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Pichon

Grand Angle



Délivrez-nous


de la

gastronomie !

par David Martin-Castelnau ¤


Une charge, en toute mauvaise foi, contre les cuistres et les chancres ces fâcheux qui gâtent le plaisir de manger.


AU commencement, Dieu créa le plaisir. Le diable, lui, se cherchant un office, créa les savants. En France, patrie de la bonne chair et du verbe ciselé, nous sommes largement pourvus des deux : nul délice, chez nous, qui ne doive s'alourdir de sa glose. C'est ainsi que le subtil et ductile art culinaire a cédé la place, en nos temps d'expertise, à la pédagogie sommaire, à la propédeutique mâchée. En un mot, à la cuistrerie.

Qu'un contemporain des Idéologues se soit senti obligé de commettre une Physiologie du goût, fort drolatique au demeurant, soit. Mais le mal s'est aggravé au fil du temps et il n'est qu'à voir les devantures de librairies pour se rendre à l'évidence : on n'accède plus aux plaisirs de bouche que par l'entremise exigeante et impérieuse des manuels, des guides, des catalogues et autres compilations de recettes.

Sous nos cieux, le vin a déposé comme une mauvaise lie l'nologie ; la cuisine s'est alourdie de la gastronomie. Saint-Joseph, latour, entre-deux-mers, divins breuvages dont il nous faut pourtant, dans les restaurants de bon aloi, retarder la dégustation afin de laisser officier les sommeliers, imbus d'une componction comme sacrée. Et de nous écraser de leur sabir ! Et de nous chanter l'eucharistie de leur religion ! Quand un échange discret, simple et bref, permettrait au mystagogue de dispenser ses lumières et de s'effacer aussitôt pour nous laisser jouir en paix...

La cuisine n'échappe pas au mal : elle aussi est mise en coupe réglée par les Diafoirus. Répondant par l'affirmative à la question de Nietzsche - « Existe-t-il une philosophie de la nutrition ? » -, les voici qui publient force vade-mecum destinés à nous initier, pauvres benêts que nous sommes, aux règles de la gastronomie. Car c'est bel et bien le maître mot de l'époque : du bas-ventre aux papilles, la jouissance doit obéir à des règles. Émissions spécialisées, fiches, stages : stimulante propédeutique à l'épicurisme ! Le dira-t-on assez : il n'est pas de science préalable au désir, au plaisir. Ce n'est qu'apprentissage, tâtonnements, balbutiements, déceptions et, plus rarement, révélations. Rien n'interdit de demander conseil, ou d'en prodiguer ; les amis comme les amants y trouveront même un liant excellent. Mais foin des rites et des simulacres, des mots appris et des lexiques convenus ! Restreignons le commentaire et la dissertation culinaire aux petits comités affectueux, confinons-les aux cénacles soumis à l'instance de la pudeur et de la retenue, réservons-les aux commensaux qui acceptent volontiers les auspices d'un silence complice et ému !

Un chantre de l'eudémonisme, Michel Onfray, a dit de la cuisine qu'elle était « un art sans musée ». Rien n'est plus vrai. Ne gagnerait-elle pas, également, à se voir consacrer une librairie a minima ? D'aucuns le croient. Or donc, de votre bibliothèque expulsez sans ménagement les monuments de cuistrerie que sont les ouvrages de gastronomie - à l'exception notable de Grimod de La Reynière - et demandez-vous que font ces succulents plats dans la poussière de vos rayonnages au lieu de se prélasser voluptueusement dans votre palais.

Il est temps de renouer avec la simplicité, et peut-être même avec la sobriété. Au demeurant cette exigence - un hédonisme raffiné, refusant de s'abîmer en sybaritisme - épouse la morale (au sens hégélien, sittlichkeit) de notre époque. OEuvrer à la réhabilitation d'un plaisir de bouche sans Dieu ni maître, soit. Mais faut-il pour autant donner des arguments aux esprits chagrins ? Les temps sont cruels, tout faits de misère, de disette et de déréliction ? Alors partageons, et pour commencer, les plaisirs de la table : une nouvelle saison s'ouvre pour les soupes populaires - donnez et participez, c'est un devoir. Quant au bonheur qu'on ne pourra partager, qu'il soit digne, qu'il fuie l'obscénité d'une époque où l'accumulation gargantuesque remplace la profusion, où la débauche de luxe annihile la recherche du goût, et où seul l'argent dépensé atteste que l'on aura bien mangé.

Notre époque, on le sait, est malade. Sa maladie est grande, et la gastronomie est son prophète. Du simple fait de manger, certains auront su faire une collection de pathologies. Car cette gastronomie avenante et délicate, précise et subtile, dissimule bien maladroitement l'angoisse d'individus réduits à l'état de consommateurs, d'âmes atrophiées que résume un tube digestif. Cette gastronomie, bavarde et péremptoire, ne dit-elle pas surtout l'impuissance d'une société qui ne sait plus jouir avec insouciance ? Et qui, à l'instar des nostalgiques de la bagatelle, doit parler comme d'une technique de ce dont elle ne savoure que trop rarement les joies ?

Il serait long - et vain -, le procès de l'opulence et de l'obscénité gastronomiques... Que notre France défende mordicus l'authenticité de ses truffes, après avoir renoncé à nourrir tous les siens ; qu'elle en abandonne des millions aux bras de la malnutrition, mais en reprenant un peu de saumon à l'unilatéral ; qu'elle laisse les plus démunis sans recours ni espoir, pour peu que l'aloxe-corton coule à flots ; qu'elle fasse tout cela, et son destin est scellé. La rédemption ? Peut-être passera-t-elle par la promulgation d'un décret, d'un décret éminemment républicain : « Nul ne peut espérer bien jouir, si tous n'ont la possibilité de jouir ». Alors, et alors seulement, pourrons-nous rendre à notre pays son âme et sa table. En restant sourds aux grognements des chancres comme aux soupirs des savants.


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¤ Journaliste
Derniers ouvrages parus :
Les hommes de l'ombre, Balland,
Combattre le Front National,Vinci.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.