JE
suis en Corse pour me laver la tête, pour cavaler dans la montagne après
les chèvres toutes plus marrantes les unes que les autres. La nuit, je
dors. Quelquefois, des grognements fouisseurs de sanglier me réveillent,
souvent des chiens aboient dans le fin fond du maquis, alors je sors, j'hume
l'obscurité, rassuré par le gratouillis névropathe des
grillons et le bruissement quasi métallique du vent dans les eucalyptus.
Poésie ringarde que tout cela ? Description style BEPC. Et bien oui,
mais, ma foi, tout le monde dit ou écrit, ici et ailleurs, mais surtout
ici : encore une nuit bleue en Corse.
C'est vrai, j'ai vérifié. Hier soir, elle était
marine en diable. Au matin, en lisant le journal local, les journalistes locaux,
eux aussi, parlent du bleuté de la nuit. D'autant plus bleue qu'on a gagné
une heure pour mieux la contempler. A dix-neuf heures, ça y est, on est
dans le prusse le plus profond. C'est étrange, mais les plumitifs, généralement
assez potlachiques de l'adjectif, ne s'en tiennent qu'à celui, un peu
vague, évoquant autant le fromage, la viande pas cuite, le bizuth, la
salopette du mécano ou le gnon sur la peau. Alors qu'il y a tant de
teintes, du minéral, qui comporte de l'acier en lui, à l'outremer,
celui de l'horizon de la ligne des Vosges, en passant par le cobalt, ce cher
colbat des cinq heures du soir. Non, dans les colonnes en noir et blanc des
faits d'automne, la nuit est toujours bleue, du même bleu à Bastia
qu'à Ajaccio. Ou alors peut-être est-ce le bleu des rêves et
des cauchemars.
Il y avait un entre-filet, ce matin, dans le quotidien : à Bastia,
les riverains du Palais de Justice ont été réveillés
dans la nuit de jeudi à vendredi, aux alentours de minuit, par une forte
détonation. Malgré les nombreuses recherches entreprises par les
enquêteurs de la Sûreté urbaine, il n'a pas été
possible de localiser l'origine de l'explosion (La Corse Le Provençal
du 26 Octobre).
Des artistes anonymes ont, cette nuit-là, participé au
bleuissement de la nuit, plasticiens ne cherchant aucune gloire, ne laissant
aucune trace, n'attendant aucune reconnaissance, comme s'ils ne voulaient
surtout pas insister. Art éphémère, d'une complexe modernité,
ou d'une moderne complexité. Comme on voudra. Art sans signature, d'une
magnifique gratuité. Nouvelle et, je crois, ultime variation d'un Land
Art contemporain. Grâce à eux, d'autres gens, plus spectateurs
qu'acteurs, se sont ainsi levés pour tester le bleu nocturne, ce bleu
sonore et un peu inquiétant, beauté supplémentaire d'une île
qui en compte tellement déjà. Art majeur, d'une exemplaire
finesse, qu'il faut savoir espérer et capter, tant il ressemble au fameux
rayon vert des amateurs de soleils couchants. Alors que d'autres plasticiens,
plus classiques, moins romantiques, s'en tiennent toujours aux vieilles esthétiques
de la roquette et du bazooka, qu'ils pratiquent un peu paresseusement, souvent
dans l'indifférence générale des amateurs blasés.
Ils abandonnent peu à peu ce plastic qui pourrait encore les ranger dans
le camps des plasticiens. Les critiques spécialistes tendent d'ailleurs à
leur reprocher, à ces adorateurs réactionnaires d'un art dépassé,
d'abandonner peu à peu le bleu pour le rouge. Avis qu'il ne faudrait pas
prendre du point de vue d'une quelconque symbolique idéologique, genre
bleu roi et rouge révolutionnaire. Pas du tout. Ils disent simplement
qu'une nuit rouge, c'est nul, c'est un truc bête à appeler les
canadairs. Le rouge est énervant, hystérique, angoissant, il ne
concerne pas la nuit qui, en Corse, doit être bleue. Elle peut être
blanche pour celui qui veut profiter un maximum du bleu. Elle est noire la
plupart du temps, quand les artistes dorment à poings fermés.
Mais, quand elle est bleue, comme c'est fréquent en ce moment, c'est
la sérénité qui s'empare de cette île qui ne s'endort
pas dans les bras d'un hypothétique Morphée.