Grand Angle



Nuit bleue

par Jean-Bernard Pouy ¤





Nicolas Crozet
Nicolas Crozet


JE suis en Corse pour me laver la tête, pour cavaler dans la montagne après les chèvres toutes plus marrantes les unes que les autres. La nuit, je dors. Quelquefois, des grognements fouisseurs de sanglier me réveillent, souvent des chiens aboient dans le fin fond du maquis, alors je sors, j'hume l'obscurité, rassuré par le gratouillis névropathe des grillons et le bruissement quasi métallique du vent dans les eucalyptus. Poésie ringarde que tout cela ? Description style BEPC. Et bien oui, mais, ma foi, tout le monde dit ou écrit, ici et ailleurs, mais surtout ici : encore une nuit bleue en Corse.


C'est vrai, j'ai vérifié. Hier soir, elle était marine en diable. Au matin, en lisant le journal local, les journalistes locaux, eux aussi, parlent du bleuté de la nuit. D'autant plus bleue qu'on a gagné une heure pour mieux la contempler. A dix-neuf heures, ça y est, on est dans le prusse le plus profond. C'est étrange, mais les plumitifs, généralement assez potlachiques de l'adjectif, ne s'en tiennent qu'à celui, un peu vague, évoquant autant le fromage, la viande pas cuite, le bizuth, la salopette du mécano ou le gnon sur la peau. Alors qu'il y a tant de teintes, du minéral, qui comporte de l'acier en lui, à l'outremer, celui de l'horizon de la ligne des Vosges, en passant par le cobalt, ce cher colbat des cinq heures du soir. Non, dans les colonnes en noir et blanc des faits d'automne, la nuit est toujours bleue, du même bleu à Bastia qu'à Ajaccio. Ou alors peut-être est-ce le bleu des rêves et des cauchemars.

Il y avait un entre-filet, ce matin, dans le quotidien : à Bastia, les riverains du Palais de Justice ont été réveillés dans la nuit de jeudi à vendredi, aux alentours de minuit, par une forte détonation. Malgré les nombreuses recherches entreprises par les enquêteurs de la Sûreté urbaine, il n'a pas été possible de localiser l'origine de l'explosion (La Corse ­ Le Provençal du 26 Octobre).

Des artistes anonymes ont, cette nuit-là, participé au bleuissement de la nuit, plasticiens ne cherchant aucune gloire, ne laissant aucune trace, n'attendant aucune reconnaissance, comme s'ils ne voulaient surtout pas insister. Art éphémère, d'une complexe modernité, ou d'une moderne complexité. Comme on voudra. Art sans signature, d'une magnifique gratuité. Nouvelle et, je crois, ultime variation d'un Land Art contemporain. Grâce à eux, d'autres gens, plus spectateurs qu'acteurs, se sont ainsi levés pour tester le bleu nocturne, ce bleu sonore et un peu inquiétant, beauté supplémentaire d'une île qui en compte tellement déjà. Art majeur, d'une exemplaire finesse, qu'il faut savoir espérer et capter, tant il ressemble au fameux rayon vert des amateurs de soleils couchants. Alors que d'autres plasticiens, plus classiques, moins romantiques, s'en tiennent toujours aux vieilles esthétiques de la roquette et du bazooka, qu'ils pratiquent un peu paresseusement, souvent dans l'indifférence générale des amateurs blasés. Ils abandonnent peu à peu ce plastic qui pourrait encore les ranger dans le camps des plasticiens. Les critiques spécialistes tendent d'ailleurs à leur reprocher, à ces adorateurs réactionnaires d'un art dépassé, d'abandonner peu à peu le bleu pour le rouge. Avis qu'il ne faudrait pas prendre du point de vue d'une quelconque symbolique idéologique, genre bleu roi et rouge révolutionnaire. Pas du tout. Ils disent simplement qu'une nuit rouge, c'est nul, c'est un truc bête à appeler les canadairs. Le rouge est énervant, hystérique, angoissant, il ne concerne pas la nuit qui, en Corse, doit être bleue. Elle peut être blanche pour celui qui veut profiter un maximum du bleu. Elle est noire la plupart du temps, quand les artistes dorment à poings fermés.

Mais, quand elle est bleue, comme c'est fréquent en ce moment, c'est la sérénité qui s'empare de cette île qui ne s'endort pas dans les bras d'un hypothétique Morphée.


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¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : RN 86, Gallimard.


Contacts© Le Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.