Morgan Sport&egrav;s

Grand Angle




Fleuves de traverse

par Morgan Sportès ¤





Mokeït
Corse: «Enfin chez soi!»


UN slogan gaulliste clamait naguère, à l'époque de la guerre d'Algérie : La Méditerranée traverse la France, comme la Seine traverse Paris. Façon (qui vaut ce qu'elle a pu valoir ! ) d'exprimer l'indissociable unité de la métropole et de sa colonie. On sait que la Méditerranée continue de traverser la France, mais il ne s'agit plus de la même France. Elle a considérablement « raccourci » depuis qu'a été frappé, lui aussi, d'obsolescence cet autre slogan gaulliste d'avant l'indépendance algérienne : « Tous français de Dunkerque à Tamanrasset » ...Las ! Nous ne sommes plus français désormais que de Bonifacio à Dunkerque, et ce n'est qu'un tout petit ridicule bras de Méditerranée qui sépare la France de son département corse d' «outre-mer ». Et voici qu'on parle de le brader lui aussi. La Corse, comme la Tchetchenie et le Québec-non-libre réclament son indépendance !...

Que traverserait la Méditerranée si on se soumettait à cette exigence : plus rien ! Elle traverserait encore l'Espagne sans doute (grâce aux Baléares) et l'Italie certainement (grâce à la Sardaigne) ! Mais la France : néant ! Peut-on tolérer la chose ? N'est-ce pas ouvrir la boîte de Pandore ? Créer un désastreux précédent ?...Car...Donnez Saint-Pierre, vous perdrez Miquelon ! Cédez la Guadeloupe, vous verrez se défiler la Martinique, la Réunion, les Comores, la Polynésie ! Adieu Papeete ! Adieu Nouméa ! Adieu Cayenne ! Adieu Tahiti ! Adieu Vaitoto ! Adieu Nanukuloa ! Adieu...Et qu'est-ce qu'il nous reste à nous, hein ? Garge-lès-Gonesse ? Bécon-les-Bruyères ! Douarnenez ! Ça n'est pas seulement la Méditerranée qui en aura fini de traverser la France, mais aussi l'Atlantique, le Pacifique ! L'océan Indien et j'en passe ! C'est bien simple, la France ne sera plus traversée par rien ...Ou à la rigueur par la Loire, la Seine, la Charente ! On fait ce qu'on peut ! Nous ne serons plus ­ et définitivement et à la lettre ­ qu'un pur Hexagone !

Et cela, à cause des Corses ­ quand c'est un Corse, plus ambitieux encore que le général De Gaulle, qui terrassa, sous la botte française, la Bavière, la Westphalie, la Saxe, l'Italie, l'Autriche, l'Espagne, la Hollande, le Danemark etc. Je parle de Napoléon. Eût-il totalement réussi son coup, c'est la Moskova qui eût traversé la France comme le Cher traverse Vierzon ! Il voyait grand ! L'époque désormais voit petit ! L'esprit de clocher l'emporte, sans compter l'esprit de minaret : dans la grande banlieue parisienne il serait question de créer une république islamique de Sarcelle ! Les 11ème et 13ème arrondissements de Paris revendiqueraient leur autonomie ! On parle d'une cession de La Bretagne et du Pays basque ! Évidemment, une façon de régler d'un coup le problème, pour les Corses, les Bretons, les Sarcelliens et même les Tchetchenes...ce serait de devenir tous Européens ! Citoyens d'une grande Europe « de l'Atlantique à l'Oural » pour reprendre encore un slogan au général de Gaulle (qui aimait bien, il faut croire, les métaphores géographiques). Il y a loin de la coupe au lèvres. Mais qu'à l'unification marchande du monde, de Pékin à Kansas-City, corresponde son émiettement en particularismes bornés et mafieux relève d'une implacable logique qu'il n'est pas lieu ici d'aborder. Gardons le sourire...


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¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : La Tonkinoise, Seuil.


Contacts© Le Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.