Michel Onfray

Grand Angle



Le romantisme des rebelles

par Michel Onfray ¤



Dominique Boll
Dominique Boll

D'ABORD, et avant toute considération, je voudrais préciser que je défends l'usage de la force, sinon de la violence armée, en cas de nécessité historique et politique. Je vois mal comment je pourrais me satisfaire des déclarations d'intention pitoyables de ceux des intellectuels en chambre qui excellent à placer leur seul fauteuil dans le sens de l'histoire. Si d'aventure on croit à une idée, et que celle-ci est menacée de mort, on ne saurait se contenter de faire des articles, des films ou des livres pour la défendre. Et si, sous peine de périr, elle doit et peut être sauvée sur le terrain militaire et armé, alors comment hésiter ? Contre une force active et concrète, il n'est qu'une autre force qui ne gagnera que si elle est plus active et plus concrète. Ce principe de dynamique politique est élémentaire, mais inévitable.

Ensuite, et selon ce principe posé, je donne ma caution ­ si par hasard elle a quelque sens et quelque intérêt ­ à tous ceux qui luttent contre une oppression armée, tyrannique et autoritaire pour recouvrer ou réaliser leur liberté, leur autonomie et leur indépendance. Là où sévit le colonialisme, là où se manifeste la dictature, je souscris à l'usage des armes, de la force et de la violence dès lors qu'il s'agit de se défaire d'un oppresseur. A défaut de légalité juridique, on agit selon la légitimité éthique.

Enfin, et pour en arriver après liminaires à la question Corse, au problème Corse ­ je ne sais comment dire ­, je (me) pose la question : où sont les oppresseurs ? Qui sont-ils ? Comment agissent-ils ? Où donc leurs méthodes sont-elles contraignantes, violentes et tyranniques ? Qu'est-ce qui apparenterait l'état de la Corse soumise à celle de la France sous la botte allemande, ou l'Algérie à l'époque de la sujétion française ? Où, quand et comment voit-on la liberté réduite, la pensée soumise et son expression contrôlée, sinon interdite ? J'ai vu, dans une librairie d'Ajaccio, des brochures en vente libre qui assimilaient la Corse d'aujourd'hui à la France occupée par les nazis. Et l'on pouvait acheter ces textes tout aussi bien que le Traité sur la tolérance de Voltaire. Quel pays soumis et occupé peut se targuer d'avoir une presse et une édition pareillement baillonnées ? Les intellectuels d'Iran, d'Algérie, ou du Tibet nous envieraient pareille tyrannieŠ

A ceux de mes amis corses à qui je pose la question quand je m'y trouve, je ne dois aucune réponse qui me satisfasse : on y ménage la chèvre et le chou, on parle de sujétion, mais sans oser trop y croire, on fustige les signes de soumission ou le mépris dans lequel le continent tiendrait l'île. Mais si d'aventure je demande lesquels, des faits ou des preuves, je n'obtiens pas de réponse qui vaille. Pourtant je consentirais volontiers à souscrire à leur cause, si elle me semblait nettement relever de toutes celles que mettent en avant les peuples authentiquement opprimés ou les cultures minoritaires bafouées ou combattues par des Etats jacobins, centralisateurs et négateurs d'identités marginales.

Or la langue corse, sous perfusion, les chanteurs qui travaillent aux PTT ou aux impôts, et poussent la mélodie polyphonique le dimanche en se tenant une oreille, les poètes qui se font bilingues pour être compris et autres félibriges des temps modernes ne me semblent pas témoigner à eux seuls de la vitalité d'une culture dont l'existence permettrait de rivaliser avec l'ancienne culture celte ou l'antique culture occitane, elles aussi mortes, faute de vitalités. Il faut se faire une raison : une langue et une culture ne tiennent que si la civilisation qui les permettent a de réelles raisons d'exister et de vivre autrement que sur le mode folklorique de l'acharnement thérapeutique. Quand les racines d'une civilisation disparaissent, lorsque son être et son identité s'effondrent, les arborescences, à savoir la langue et la culture, elles aussi se volatilisent.

La mondialisation, sinon le culte européen dans lequel tous ou presque communient aujourd'hui, génère des résistances farouches dans lesquelles il faut vraisemblablement chercher l'origine des raidissements identitaires régionaux. Sinon, leurs recours romantiques à des actions désespérées. Même la majorité des Corses d'aujourd'hui semble ne plus croire au bien-fondé des actions d'éclat faussement guerrières, vraiment ludiques, des indépendantistes du moment.

Car l'identité corse, de quoi serait-elle faite ? Quelle nation insulaire pourrait être opposée à la nation continentale ? Faut-il cruellement rappeler aux corses qu'ils furent Phéniciens, Carthaginois, Romains, Byzantins, Lombards, Vaticanesques, Pisans, Gênois avant de finir Français, non sans avoir préféré les Anglais pendant la Révolution française ? Où donc existent-ils ces purs dont le sang est heureusement grec, africain, asiatique, italien ?

En fait, loin de ce qui fait une nation ou une race, les Corses se structurent surtout à partir d'une mythologie. Celle, clinquante mais réjouissante, de Colomba et des détails donnés par Prosper Mérimée. A savoir le sens de l'honneur et de la parole donnée, un goût pour le mystère et le silence, un culte de la virilité sous forme de vénération des ancêtres, des morts, du passé, mais aussi de l'amitié et des compagnies masculines qui permettent de laisser les femmes, les s¦urs, les mères et les épouses à la maison où on les retrouvera, après l'apéritif, le café ou la palabre aux terrasses.

Il me semble que les Corses se battent pour opposer ce système tribal, identitaire et fédérateur de sens, à toutes les entreprises qui visent à produire un homme unidimensionnel. Après tout, l'homme corse, qui vit debout, vaut mieux que l'homme postmoderne des sociétés industrielles qui vit couché, sinon vautré. L'indépendance en bonne et due forme leur coûterait plus cher que ce que rapporte leur statut administratif dans la République aujourd'hui. La majorité le sait.

D'où un silence complice qui s'enracine dans l'incapacité à dire, sur place, l'éventuel désir d'une résistance romantique et défendable en même temps qu'un refus des violences depuis détachées de l'expression de cet idéal. Cette schizophrénie, tant qu'elle dure, fait le jeu des mafieux et dessert la cause corse aux yeux de tous les autres. Le romantisme du rebelle, à tout prendre, me semble mille fois préférable au cynisme et à la morgue des hommes calculables, formés à partir du moule des sociétés de consommation.

J'ai de la sympathie pour un Byron combattant aux côtés des Turcs afin d'accélérer leur libération et je consens au fait que la poudre ait été nécessaire à l'époque. Mais la destruction d'une tyrannie était en jeu. Les Corses luttent contre une sujétion venue de plus loin que le continent : elle est celle qu'a généré la révolution industrielle soucieuse d'une uniformisation généralisée et alliée au libéralisme qui produit des hommes et des pensées à la chaîne. La résistance à cette unidimensionnalité est fondée, même si elle est désespérée.

Mais la cause est mal servie par les faux guerilléros qui mitraillent le pavillon d'un journaliste, plastiquent les administrations dites continentales, arrosent de projectiles les casernes ou les mairies, abattent des rivaux avec des fusils à lunette, tout en sachant qu'ils font une guerre sans avoir à rencontrer d'ennemis en face d'eux, donc sans risquer leur peau, ce qui alors et seulement donnerait à leur romantisme un début de valeur. A ceux qui se réclament de l'honneur, on peut au minimum demander qu'ils le jouent au prix fort, avec l'hypothèse qu'en perdant leur pari, parfois, ils puissent y laisser leur peau, non pas sous le feu de bandes rivales, mais sous celui des ennemis qu'ils prétendent combattre. Ils savent qu'en dehors de ce jeu-là, aucun ne mérite un début de considération.

Pour les autres, ceux qui ont toujours au corps chevillée cette éthique féodale d'un autre âge, sinon cette révolte viscérale et romantique qui me les rend sympathiques, pour ceux qui ressemblent aux paysages dans lesquels ils vivent, rudes, austères et magiques, pour toutes celles et ceux qui croient la cause juste, mais leurs pseudodéfenseurs des fantoches et des faux frères, Pace et salute comme on dit là-bas.


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¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : Le Désir d'être un volcan, Grasset.


Contacts© Le Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.