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Dominique Boll
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D'ABORD,
et avant toute considération, je voudrais préciser que je défends
l'usage de la force, sinon de la violence armée, en cas de nécessité
historique et politique. Je vois mal comment je pourrais me satisfaire des déclarations
d'intention pitoyables de ceux des intellectuels en chambre qui excellent à
placer leur seul fauteuil dans le sens de l'histoire. Si d'aventure on croit à
une idée, et que celle-ci est menacée de mort, on ne saurait se
contenter de faire des articles, des films ou des livres pour la défendre.
Et si, sous peine de périr, elle doit et peut être sauvée
sur le terrain militaire et armé, alors comment hésiter ? Contre
une force active et concrète, il n'est qu'une autre force qui ne gagnera
que si elle est plus active et plus concrète. Ce principe de dynamique
politique est élémentaire, mais inévitable.
Ensuite, et selon ce principe posé, je donne ma caution si
par hasard elle a quelque sens et quelque intérêt à
tous ceux qui luttent contre une oppression armée, tyrannique et
autoritaire pour recouvrer ou réaliser leur liberté, leur
autonomie et leur indépendance. Là où sévit le
colonialisme, là où se manifeste la dictature, je souscris à
l'usage des armes, de la force et de la violence dès lors qu'il s'agit de
se défaire d'un oppresseur. A défaut de légalité
juridique, on agit selon la légitimité éthique.
Enfin, et pour en arriver après liminaires à la question
Corse, au problème Corse je ne sais comment dire , je (me)
pose la question : où sont les oppresseurs ? Qui sont-ils ? Comment
agissent-ils ? Où donc leurs méthodes sont-elles contraignantes,
violentes et tyranniques ? Qu'est-ce qui apparenterait l'état de la Corse
soumise à celle de la France sous la botte allemande, ou l'Algérie
à l'époque de la sujétion française ? Où,
quand et comment voit-on la liberté réduite, la pensée
soumise et son expression contrôlée, sinon interdite ? J'ai vu,
dans une librairie d'Ajaccio, des brochures en vente libre qui assimilaient la
Corse d'aujourd'hui à la France occupée par les nazis. Et l'on
pouvait acheter ces textes tout aussi bien que le Traité sur la tolérance
de Voltaire. Quel pays soumis et occupé peut se targuer d'avoir une
presse et une édition pareillement baillonnées ? Les intellectuels
d'Iran, d'Algérie, ou du Tibet nous envieraient pareille tyrannie
A ceux de mes amis corses à qui je pose la question quand je m'y
trouve, je ne dois aucune réponse qui me satisfasse : on y ménage
la chèvre et le chou, on parle de sujétion, mais sans oser trop y
croire, on fustige les signes de soumission ou le mépris dans lequel le
continent tiendrait l'île. Mais si d'aventure je demande lesquels, des
faits ou des preuves, je n'obtiens pas de réponse qui vaille. Pourtant je
consentirais volontiers à souscrire à leur cause, si elle me
semblait nettement relever de toutes celles que mettent en avant les peuples
authentiquement opprimés ou les cultures minoritaires bafouées ou
combattues par des Etats jacobins, centralisateurs et négateurs d'identités
marginales.
Or la langue corse, sous perfusion, les chanteurs qui travaillent aux PTT ou
aux impôts, et poussent la mélodie polyphonique le dimanche en se
tenant une oreille, les poètes qui se font bilingues pour être
compris et autres félibriges des temps modernes ne me semblent pas témoigner
à eux seuls de la vitalité d'une culture dont l'existence
permettrait de rivaliser avec l'ancienne culture celte ou l'antique culture
occitane, elles aussi mortes, faute de vitalités. Il faut se faire une
raison : une langue et une culture ne tiennent que si la civilisation qui les
permettent a de réelles raisons d'exister et de vivre autrement que sur
le mode folklorique de l'acharnement thérapeutique. Quand les racines
d'une civilisation disparaissent, lorsque son être et son identité
s'effondrent, les arborescences, à savoir la langue et la culture, elles
aussi se volatilisent.
La mondialisation, sinon le culte européen dans lequel tous ou
presque communient aujourd'hui, génère des résistances
farouches dans lesquelles il faut vraisemblablement chercher l'origine des
raidissements identitaires régionaux. Sinon, leurs recours romantiques à
des actions désespérées. Même la majorité des
Corses d'aujourd'hui semble ne plus croire au bien-fondé des actions d'éclat
faussement guerrières, vraiment ludiques, des indépendantistes du
moment.
Car l'identité corse, de quoi serait-elle faite ? Quelle nation
insulaire pourrait être opposée à la nation continentale ?
Faut-il cruellement rappeler aux corses qu'ils furent Phéniciens,
Carthaginois, Romains, Byzantins, Lombards, Vaticanesques, Pisans, Gênois
avant de finir Français, non sans avoir préféré les
Anglais pendant la Révolution française ? Où donc
existent-ils ces purs dont le sang est heureusement grec, africain, asiatique,
italien ?
En fait, loin de ce qui fait une nation ou une race, les Corses se
structurent surtout à partir d'une mythologie. Celle, clinquante mais réjouissante,
de Colomba et des détails donnés par Prosper Mérimée.
A savoir le sens de l'honneur et de la parole donnée, un goût pour
le mystère et le silence, un culte de la virilité sous forme de vénération
des ancêtres, des morts, du passé, mais aussi de l'amitié et
des compagnies masculines qui permettent de laisser les femmes, les s¦urs,
les mères et les épouses à la maison où on les
retrouvera, après l'apéritif, le café ou la palabre aux
terrasses.
Il me semble que les Corses se battent pour opposer ce système
tribal, identitaire et fédérateur de sens, à toutes les
entreprises qui visent à produire un homme unidimensionnel. Après
tout, l'homme corse, qui vit debout, vaut mieux que l'homme postmoderne des sociétés
industrielles qui vit couché, sinon vautré. L'indépendance
en bonne et due forme leur coûterait plus cher que ce que rapporte leur
statut administratif dans la République aujourd'hui. La majorité
le sait.
D'où un silence complice qui s'enracine dans l'incapacité à
dire, sur place, l'éventuel désir d'une résistance
romantique et défendable en même temps qu'un refus des violences
depuis détachées de l'expression de cet idéal. Cette
schizophrénie, tant qu'elle dure, fait le jeu des mafieux et dessert la
cause corse aux yeux de tous les autres. Le romantisme du rebelle, à tout
prendre, me semble mille fois préférable au cynisme et à la
morgue des hommes calculables, formés à partir du moule des sociétés
de consommation.
J'ai de la sympathie pour un Byron combattant aux côtés des
Turcs afin d'accélérer leur libération et je consens au
fait que la poudre ait été nécessaire à l'époque.
Mais la destruction d'une tyrannie était en jeu. Les Corses luttent
contre une sujétion venue de plus loin que le continent : elle est celle
qu'a généré la révolution industrielle soucieuse
d'une uniformisation généralisée et alliée au libéralisme
qui produit des hommes et des pensées à la chaîne. La résistance
à cette unidimensionnalité est fondée, même si elle
est désespérée.
Mais la cause est mal servie par les faux guerilléros qui mitraillent
le pavillon d'un journaliste, plastiquent les administrations dites
continentales, arrosent de projectiles les casernes ou les mairies, abattent des
rivaux avec des fusils à lunette, tout en sachant qu'ils font une guerre
sans avoir à rencontrer d'ennemis en face d'eux, donc sans risquer leur
peau, ce qui alors et seulement donnerait à leur romantisme un début
de valeur. A ceux qui se réclament de l'honneur, on peut au minimum
demander qu'ils le jouent au prix fort, avec l'hypothèse qu'en perdant
leur pari, parfois, ils puissent y laisser leur peau, non pas sous le feu de
bandes rivales, mais sous celui des ennemis qu'ils prétendent combattre.
Ils savent qu'en dehors de ce jeu-là, aucun ne mérite un début
de considération.
Pour les autres, ceux qui ont toujours au corps chevillée cette éthique
féodale d'un autre âge, sinon cette révolte viscérale
et romantique qui me les rend sympathiques, pour ceux qui ressemblent aux
paysages dans lesquels ils vivent, rudes, austères et magiques, pour
toutes celles et ceux qui croient la cause juste, mais leurs pseudodéfenseurs
des fantoches et des faux frères, Pace et salute comme on dit là-bas.