Chocolat
auxpar Salim Jay ¤
lettres
Parfois le chocolat fait mousser la littérature. Et vice-versa.
Françoise Wattin
CHOCOLAT, que de conversations se sont données à toi en spectacle ! Inaugurales, celles dont René de Ceccatty fait son miel dans l'Or et la Poussière, unissant Horace Walpole , « esthète » , antiquaire , visionnaire , auteur du premier roman noir, Le Château d'Otrante, candidat au titre de premier romantique, et Marie de Vichy-Champrond, marquise du Deffand, « nostalgique du 17ème siècle » promue « dernière Française classique ». Les deux héros regardent l'amitié comme « le grand oeuvre » et parfois ils semblent capables de tout briser pour tout sauver, si bien qu'un étrange « suspense » demeure , des contrariétés s'insinuent , et ces gens ne sont pas loin de respirer le même air que nous , l'air d'être en vie.
Plutôt que de plonger , tous vivres coupés, dans les 1400 pages de la Correspondance complète de madame du Deffand, et sans consulter non plus les trente-huit volumes de la Yale Edition of Walpole's Correspon-dence, faisons confiance à notre vingtièmiste que le XVIIIe fascine et réouvrons l'Or et la poussière à l'heure où « la servante apportait sur un plateau de laque deux tasses de chocolat et deux verres d'eau.
« Voici la belle chocolatière », commenta Walpole.
Ayant posé les tasses sur un bonheur-du-jour , la servante se retira dans un froissement de satin. Walpole tendit son chocolat à Madame du Deffand, qui prit la soucoupe d'une main ferme. »
Madame du Deffand était persuadée que « personne n'a tout l'esprit et tout le mérite qu'il aurait pu avoir ». N'en est-il pas ainsi, d'ailleurs, de nos avoirs en chocolat ?
Pour madame du Deffand , le chocolat de naguère, c'était quand Louis le quatorzième, à en croire une madame de Langlois, préfèrait au café un petit bouillon le matin et se délectait à l'heure du goûter d'une tasse de chocolat épais.
Les rois et le chocolat, certes. Mais les dames ! Et parce qu'elles ont été des petites filles ! De siècle en siècle, des fantaisies se célèbrent enfantinement sous les auspices et les aspects du chocolat , dans toutes les classes de la société, à la Cour, ou dans la cour de récréation. Bibliothèques et cimaises nous en renvoient l'écho.
La lubie n'est peut-être pas le plus court chemin menant de ce qui m'amuse à ce qui me passionne. Ça m'a pris quatre ans et quelque quinze mille pages de lecture, ce « chocolat aux lettres » qui recense et savo-re les mille et trois coups de dents des écrivains sur des éclairs au chocolat, des barres, des carrés, des tablettes, des rochers. Est-ce que j'aime plus ou moins le chocolat après cette bizarre traversée des récurrences qui m'a mené de Madame du Deffand à Albert Cohen en passant par Freud et Joyce, Proust et Sartre, Paul Bowles et Christophe Donner ?
Je rêverai longtemps de ce qu'écrivait Walter Benjamin, en Suisse, durant l'été 1911 : « Debout sur la plate-forme avant du tramway, j'espérais profiter pleinement du trajet jusqu'à Vevey. Mais la vue n'est restée dégagée que jusqu'à une chocolaterie le long de la grande route. Sortie des usines... j'étais debout serré au milieu d'une foule d'ouvriers et d'ouvrières qui avaient ramené de l'usine une agréable et intense odeur de chocolat. »
Qui dira la nostalgie s'emparant de ceux qu'abandonne l'odeur du cacao ?