Vance Caines |
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DANS
la nuit du 7 mai, après une prise en chasse entamée à
Watts et achevée une cinquantaine de rues plus loin vers le nord, deux
policiers de Los Angeles, blancs, parvinrent à arrêter une voiture
conduite par Leonard Deadwyler, un Noir. L'accompagnaient sa femme enceinte et
un ami. Le plus jeune des deux flics (dont les brutalités d'une violence
inhabituelle envers quelques jeunes Noirs avaient déjà fait
l'objet d'une plainte) s'approcha de la voiture et passa la tête ainsi que
son arme par la fenêtre pour parler à Deadwyler. Quelques instants
plus tard, un coup de feu éclata : le jeune Noir bascula sur le côté
et mourut. Selon l'autre flic, ses derniers mots furent :
« Elle va avoir un bébé. »
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Le coroner poursuivit son enquête pendant presque deux semaines : le
flic prétendait qu'un mouvement brusque de la voiture avait déclenché
le coup de feu accidentel de son revolver de service : la veuve de Deadwyler,
elle, prétendait qu'il s'agissait d'un meurtre de sang-froid et que la
voiture n'avait pas bougé. Le verdict, prévisible, aboutit à
l'acquittement du flic. Ç'avait été un accident. Le
procureur fit aussitôt savoir qu'il le pensait lui aussi et qu'en ce qui
le concernait l'affaire était classée.
Mais, en ce qui concerne Watts, elle est encore d'une actualité brûlante.
Les prêcheurs de la communauté appellent au calme - ou, comme
disent d'autres Noirs :
« Si tu fous le bordel, coco, l'Homme va
revenir et te descendre, comme la dernière fois. »
Les tireurs embusqués tirent mais jusqu'ici ne dégomment pas
grand-chose. On balance quelques bombes incendiaires sur des voitures contenant
des visages pâles ou dans des bagnoles de sport qui ont des chances
d'appartenir à des Blancs. Il y a eu quelques incendies d'origine mystérieuse.
Un centre d'entraide noir - tendance faut-tenir-les-jeunes-à-l'écart-de-la-rue
de l'effort de guerre anti-pauvreté à Los Angeles - a eu toutes
ses vitres brisées ; le lendemain matin, la jeune femme responsable de ce
centre a déclaré qu'elle aimerait bien discuter avec les casseurs,
les impliquer dans son travail, essayer de résoudre le problème
avec eux. Mais la même question hante tous les esprits : les émeutes
d'août dernier vont-elles reprendre ?
Voici une question encore plus intéressante : pourquoi tout le monde
s'inquiète-t-il de nouvelles émeutes ? La situation n'a-t-elle
donc pas changé à Watts depuis les dernières émeutes
? Beaucoup de Blancs se le demandent. Malheureusement, la réponse est négative.
Le quartier grouille sans doute de travailleurs sociaux, d'enquêteurs, de
volontaires et de membres patentés d'organisations humanitaires aux
intentions éminemment louables. Mais, curieusement, très peu de
choses ont changé. Les pauvres, les déclassés, les
criminels, les désespérés continuent de traîner là,
avec apparemment une vitalité effrayante.
Le meurtre de Leonard Deadwyler a une fois encore remué le couteau
dans la plaie, réveillé une douleur lancinante, rappelé à
tout le monde que le flic vous aborde très souvent avec l'arme au poing,
si bien que rien de ce qu'il fait avec n'est vraiment accidentel ; et, surtout
la nuit, tout peut soudainement se résumer à un problème de
réflexes : votre vie tremble dans la phalange crispée du flic
parce qu'il fait noir, parce qu'on est à Watts, parce que le lieu et l'époque
interdisent au flic de se comporter autrement, et à vous-mêmes de
le haïr moins. Vous êtes tous les deux piégés dans une
situation que vous ne désirez pas ; et pourtant, nuit après nuit,
avec ou sans morts, de tels scénarios continuent de se reproduire dans
tout le centre sud de cette ville.
Indépendamment des erreurs d'ordre politique - ainsi, l'inadaptation
des techniques de la Grande Dépression à un environnement qui les
dépasse depuis longtemps ; ainsi, la joie des greffeurs surannés
qui s'empare des pères de la ville au vu de tout le fric généreusement
dispensé par l'Oncle Sam pour lutter contre la pauvreté, beaucoup
plus près du cur de la maladie raciale de Los Angeles, se trouve la
coexistence de deux cultures très différentes : l'une blanche,
l'autre noire.
Alors que la culture blanche se préoccupe des diverses formes d'une
folie systématisée - l'économie de la région en dépend
bel et bien -, la culture noire se coltine des réalités
fondamentales comme la maladie, l'échec, la violence et la mort, des réalités
que les Blancs ont choisi d'ignorer et qu'ils peuvent se payer le luxe de ne pas
voir. Ces deux cultures ne se comprennent pas, même si les valeurs
blanches sont matraquées sur les écrans de télé des
Noirs, et même si du haut de l'autoroute du port il est difficile de rater
le panorama de la misère noire, une autoroute empruntée par de
nombreux Blancs au moins deux fois par jour ouvrable. Bizzarrement, très
peu de ces derniers ont l'idée de la quitter à la sortie
d'Imperial Highway, histoire de changer, histoire de rouler vers l'est et non
plus vers l'ouest sur quelques blocs et de jeter un coup d'il à Watts. Un
coup d'il rapide. Pour avoir un simple aperçu. Mais Watts est un quartier
qui, psychologiquement, se trouve à des années-lumière des
projets de voyage de la plupart des Blancs.
En apparence, l'affaire Deadwyler n'a pas changé grand-chose, bien
qu'en réalité l'humeur des habitants de Watts soit conforme à
ce qu'on peut attendre. Les réactions vont du besoin réflexe,
furieux et aveuglant de riposter, à l'angoisse taraudante que ce meurtre
est un mauvais coup de plus, une facture parmi d'autres qui arriveront à échéance
par une soirée torride de l'été prochain. Pourtant, dans l'éclat
caniculaire de la journée, on a peine à croire que Watts dissimule
le moindre mystère. Tout semble tellement exposé au grand jour,
toute cette réalité dépourvue de chirurgie esthétique,
de transistors, de musique cachée, de paysage disneylandifié ou de
petites minettes souriantes désireuses de vous faire visiter le secteur.
Rien à avoir avec le Quartier-des-émeutes-raciales. Il n'y a que
de rares repères historiques, ainsi, le poste de police, commissariat
central des forces blanches en août dernier, dont le toit de tuiles rouges
sert d'aéroport roucoulant à des nuées de pigeons. Ou, un
peu plus loin dans la rue, des terrains vagues, aux lisières toujours
calcinées, piquetées de bouteilles vides de Tokay, de porto et de
sherry, certaines dépassant de sacs en papier, d'autres explosées.
Un gamin arrive parfois pieds nus et marche sur ces tessons de bouteilles,
mais vous n'en entendez jamais parler. Ces gamins sont tellement endurcis
qu'aucune plainte ne s'échappe de leur bouche quand on leur enlève
du pied des éclats de verre. Ça fait partie de leur paysage, à
la fois réel et émotionnel : le verre brisé, les assiettes
cassées, les clous, les boîtes de conserve, toutes sortes de déchets
et de débris. L'ordinaire de Watts. Un immigré italien nommé
Simon Rodia passa trente ans à en réunir quelques échantillons
et à transformer un lieu de la Cent-Septième Rue en les fameuses
Tours de Watts, peut-être sa propre utopie de ce qui aurait pu être
: un délire de fontaines, de bateaux, de grands clochers, recouverts
d'une étonnante mosaïque d'ordures de Watts. A côté des
Tours, le long des anciennes voies de la Pacific Electric, des gosses s'amusent
quotidiennement à faire éclater d'autres bouteilles sur les rails
en acier. Mais Simon Rodia est mort : aujourd'hui, les débris
s'accumulent en vain.
Quelques rues plus loin, d'autres gosses jouent sur le macadam brûlant
d'une cour de récréation. Les frères et les surs encore
trop jeunes pour l'école ont un sort plus enviable : où qu'ils
soient, ils ont des jardins, des arbres, des jets d'eau, des cachettes. Non pas
les grands immeubles d'habitation surpeuplés et sans ombre de Harlem ;
simplement ces pavillons à un ou deux étages qu'on retrouve dans
tout Los Angeles et qui vous offrent au moins un bout d'herbe où vous
installer quand vous n'avez pas une envie folle de rester à l'intérieur.
Dans le quartier d'affaires de Watts, on a une idée différente
du refuge. Bars et salles de billard, chauds et sombres, sont bondés ; on
y joue beaucoup aux dominos, aux dés et au whist. Dehors, les hommes
s'agglutinent autour d'un distributeur de bières en écoutant un
match de base-ball à la radio : d'autres traînent devant les
immeubles - boîtes trapues au struc passé qui rappellent
curieusement certaines rues du Mexique. Les femmes vont et viennent entre les
rares magasins. On comprend aisément comment, après tout, une
foule peut se former très vite dans ces rues, cristalliser autour de la
moindre ébauche de trouble ou du moindre accident. Mais, pour l'instant,
Watts paresse au soleil.
Dans le ciel, de gros jets exécutent leur approche avec un bruit
d'aspirateur ; le vent souffle de l'ouest, et les avions qui vont atterrir à
l'aéroport international de Los Angeles survolent Watts. On a
l'impression que ces jets passent à une soixantaine de mètres
d'altitude ; à travers la brume, ils paraissent davantage blancs
qu'argentés, scintillant au soleil, à peine solides : de simples
fantômes, ou des possibilités d'avions.
Vue d'ici, presque toute la culture blanche qui entoure Watts - et, étrangement,
l'assiège - ressemble à ces jets : un peu irréelle, pas
vraiment substantielle. Car Los Angeles, plus que toute autre ville au monde,
appartient aux mass médias. Ce que la nation désigne sous le terme
de la Scène de Los Angeles existe principalement en tant qu'images sur un
écran ou dans un tube de télé, comme photos en
quadrichromie dans un magazine, comme vieilles blagues radiophoniques ou
nouvelles chansons conçues pour durer quelques semaines. C'est
fondamentalement une Scène blanche et l'illusion y est partout présente,
des gigantesques entreprises aérospatiales qui prospèrent ou périclitent
selon le bon vouloir de Robert McNamara au « spectacle » que tous les
gens recherchent sur le Strip pendant le week-end, sans se douter qu'eux-mêmes
ainsi que leur quête d'habitude infructueuse constituent le seul spectacle
disponible en ville.
Watts est enkysté au cur de ces fantasmes blancs. Mais il s'agit, au
contraire, d'une poche d'amère réalité. La seule illusion
que Watts se soit jamais permise fut de longtemps croire à la version
blanche de ce qu'un Noir est censé être. Pourtant, les musulmans et
les mouvements pour les droits civiques sont aussi venus à bout de cette
illusion-là.
Depuis les émeutes d'août dernier, on a peu construit ici, et
peu acheté. Les terrains où l'on a incendié des immeubles
sont toujours vacants et jonchés d'ordures, occupés seulement par
une ou deux voitures en stationnement, des gamins qui y jouent après l'école
ou des poivrots qui partagent une bouteille au petit matin. L'autre jour, sur
l'un de ces terrains vagues eurent lieu des festivités inhabituelles,
avec l'adjoint au maire, de jolies lycéennes enrubannées, un
commerçant blanc et son épouse, qui, pour célébrer
l'esprit de Watts, firent exploser une bouteille de champagne sur une pierre -
tout cela parce que cet homme avait décidé de rester et de
reconstruire son magasin à deux cent mille dollars, le premier
investissement de ce type depuis les émeutes.
Les habitants de Watts parlent d'une autre sorte d'aura, vaguement maléfique
; ils se plaignent de ce que les Noirs vivant dans des quartiers plus riches
aiment venir faire un tour sous l'autoroute comme on se rend dans un quartier à
putes, pour chercher une fille, un jeu, peut-être un contact. Ces
temps-ci, paraît-il, on arrête peu de gens à cause de la
drogue à Watts, bien que les stups sillonnent souvent le quartier à
la recherche de drogués, de circuits de revente et de dealers. Mais, à
cause de la pauvreté de Watts, il semble plus probable que, si vous avez
un peu d'herbe ou un petit quelque chose en trop, vous contacterez un ami plutôt
que de le vendre. Demain, ou quand il le pourra, votre ami vous renverra
l'ascenseur.
Pendant l'enquête Deadwyler, on a fait grand cas du taux d'alcool élevé
contenu dans le sang de la victime, comme si son ébriété
justifiait parfaitement que le policier le descende. Mais l'alcool fait partie
intégrante du style de vie à Watts ; exactement comme le LSD à
Hollywood. Le jeune Blanc adore les hallucinations tout simplement parce qu'il
est conditionné à croire aux vertus de la fuite, à la fuite
comme élément essentiel de l'existence, parce que la Scène
blanche de Los Angeles lui donne accès à d'innombrables formes de
fuite. Mais un gamin de Watts, élevé dans une poche de réalité,
ne recherche pas tant la fuite qu'une sorte de calme, de détente. Et la
bière ou le vin lui suffisent parfaitement. C'est surtout bon à la
fin d'une mauvaise journée.
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Par exemple quand vous avez pris votre voiture pour aller à Torrance,
à Long Beach, à n'importe quel endroit où l'on embauche,
parce qu'apparemment ça ne se passe pas à Watts, ni même sur
les kilomètres d'industrie lourde qui longent Alameda Street, cette artère
grise et meurtrière qui, à la limite est de Watts, ressemble à
l'extrême rebord du monde.
Vous voilà donc sur l'autoroute à vous demander quand un flic
va vous arrêter à cause du vieux tas de ferraille que vous
conduisez, acheté vingt ou trente dollars réunis par miracle, qui
fait un boucan infernal et bouffe de l'huile. Vous coincer comme cible mobile élargit
l'horizon de l'Homme ; ça lui donne d'autres occasions de vous piéger.
Dans la même veine, il adore vous emmerder pour « tabagisme ».
Si vous arrivez à destination sans avoir rencontré de flic,
vous passerez peut-être la journée à affronter le regard
uniformément méfiant de visages pâles, leurs sourires
automatiques, et à encaisser des rebuffades polies. Un gamin raconte :
« Une fois qu'on me répondait pour la énième fois
que je correspondais pas au profil recherché, je me suis décidé
à demander : "Au fait, que recherchez-vous ? Comment puis-je me
former, quelles choses dois-je apprendre pour correspondre au profil recherché
?". Tu sais ce qu'il m'a sorti ? "Nous ne sommes pas obligés de
vous dire quel est le profil recherché". »
Bien sûr que non. Et voilà où le bât blesse : cet
homme peut agir absolument comme bon lui semble, parce qu'il est l'Homme. Ou
qu'il l'était. Aujourd'hui, beaucoup de gamins l'appellent plus
volontiers le « petit » homme - désignant par là non
tant un membre de la structure du pouvoir que le contribuable blanc ordinaire de
Los Angeles, l'électeur scrupuleux, le propriétaire foncier ;
l'employé stable, doté d'hypothèques et de tout le
saint-frusquin.
Le petit homme enquiquine davantage ces gamins que l'Homme a jamais
enquiquiné leurs parents. C'est le petit homme qui leur marche sur les
pieds et leur barre la route ; il est partout et ces gosses ne peuvent pas faire
grand-chose pour le changer ou pour modifier ses réactions face à
eux. Un gamin de Watts connaît mieux ce qui se passe dans la tête
d'un Blanc que les Blancs eux-mêmes : il sait combien de fois le petit
homme l'a regardé en pensant « Remboursera pas son crédit »
ou bien « mauvais élève » ou encore « Danger sexuel
» ou enfin « Fraudeur de la sécu » - sans connaître
une seule chose sur lui.
Le truc naturel, normal, qu'on a envie de faire, c'est de frapper le petit
homme. Mais au fait, de quoi est-il donc coupable ? Avenant, respectable, peut-être
souriant, il ne vous a pas injurié, il n'a dégainé aucune
arme. Simplement, il vous a peut-être dit que le poste était pris,
la maison déjà louée.
Avec un flic, ce sera sans doute plus dangereux, mais au moins ce sera
loyal. Chacun comprend l'autre. Vous savez tous les deux tacitement que le flic
n'a rien d'autre pour lui que son flingue. « Autrefois, vous
raconteront-ils, on leur disait : "Enlève ton insigne, mec, et réglons
ça entre hommes." Ils le faisaient pas, bien sûr, mais on leur
disait quand même. Mais depuis août dernier, vieux, moi, ce que je
sens, c'est : rien à foutre de son insigne - qu'il enlève son
flingue. »
Pourtant, le flic ne renonce pas à son flingue ; l'agression reste
verbale. Ce qui signifie qu'en plus de protéger et de servir le petit
homme le flic fonctionne aussi comme son effigie.
S'il perd un peu les pédales et vous traite d'« esclave »
ou de « sale nègre », alors vous avez le choix entre prendre ça
à la rigolade ou bien - là encore, c'est de plus en plus en fréquent
depuis août dernier - le traîter d'un des noms auxquels il s'attend,
étant bien entendu que sous aucun prétexte vous ne commenterez le
type de rapport qu'il entretient avec sa mère. Il s'agit d'un échange
rituel, comme la récitation de la liste des « gros mots ».
D'habitude - ainsi, pendant l'incident Deadwyler -, c'est le plus jeune des
deux flics qui est le plus chiant. La plupart des gosses de Watts savent
parfaitement ce qui se passe dans la caboche d'un flic - les choses qu'il se
doit de prouver - et ils connaissent tout aussi bien les différentes
phases du rituel. Avant que le flic n'ait eu le temps de dire « Montre-moi
tes papiers », vous apprenez à les présenter poliment en
disant « Vous voulez voir mes papiers ? » Naturellement, ça
rend le flic fou furieux. Vous flirtez avec le désastre, mais c'est le
flic qui a le flingue, alors faites ce que vous pouvez.
Il faut toujours anticiper sur le déroulement du dialogue. C'est un
truc qu'on apprend très jeune, en même temps qu'on apprend à
reconnaître les différents types de flics : les Noir et Blanc
(ainsi nommés à cause de la couleur de leurs voitures), qui
constituent la police de la ville de Los Angeles et sont en général
les plus coriaces ; les flics du département du shérif du comté
de Los Angeles, qui se croient supérieurs aux autres, tentent de
maintenir une certaine distance avec le public et vous laisseront tranquille à
moins qu'ils ne vous considèrent comme un gibier de choix ; les flics de
Compton, qui se déplacent tout seuls en voitures et sont connus pour leur
brutalité, par exemple, ils vous alignent à quatre contre un mur
et vous secouent comme autant de pruniers ; les « juvies », qui se
baladent en Plymouth banalisée, envahissent toutes les rues après
le coucher du soleil et se garent à votre hauteur avec des blagues comme «
Alors, c'est lequel qui achète le pinard ce soir ? » ou « Qui
c'est que vous allez braquer ce coup-ci ? » Ils blaguent, bien sûr,
ils essaient de faire ami-ami. Mais, comme presque tous les autres gosses, ceux
de Watts détestent qu'on les classe parmi les poivrots, les chauffards,
les voleurs ou toute catégorie criminelle et méprisable. Quelle
que soit l'intention des flics, elle ressemble à de la méchanceté
ou à de l'ignorance pure et simple.
Dans la journée et surtout en présence d'une foule, l'attitude
du flic de base a passablement changé depuis août dernier. «
Dans le temps, vous dira-t-on, le flic fonçait dans le tas avec un air
mauvais, il extrayait de la foule le gosse qu'il prenait pour le fauteur de
troubles et il essayait de le dérouiller devant tout le monde. Mais
aujourd'hui les gens se mettent à lui gueuler dessus, à lui crier
qu'ils n'acceptent plus ça, et alors, tout d'un coup, l'Homme devient
doux comme un agneau.
Néanmoins, même si le flic de base semble suivre les consignes
de courtoisie qu'on lui serine chaque matin avec l'ordre du jour, son
comportement face à une foule dépendra, comme il l'a toujours
fait, du nombre de ses collègues qu'il peut rameuter et en combien de
temps. Car son maire, Sam Yorty, croit aveuglément aux vertus de la force
brutale pour apporter une solution aux problèmes raciaux. En fait, de
nombreux Noirs considèrent le maire de Los Angeles comme l'incarnation même
du petit homme : ne cherchant le bien de personne en dehors du sien propre, ne
s'exprimant qu'en cas d'urgence - bref, un individu auquel pour rien au monde il
ne faut faire confiance.
L'Economic and Youth Opportunities Agency (EYOA) est un « organisme
parapluie » de la ville et du comté (l'Etat y était représenté,
mais il a retiré ses billes) qui regroupe de nombreux projets disséminés
dans les quartiers les plus pauvres de Los Angeles. Sam Yorty y évolue
comme un poisson dans l'eau et l'on dirait un succédané de ses
convictions. Bizarre, confus, imprévisible, étrangement
inefficace, l'E.OA voit rarement un jour passer sans une démission, une
mise à pied, une accusation ou la réponse à une accusation
- tout cela confirmant le Noir de Watts dans le peu d'estime qu'il a déjà
pour le petit homme. L'attitude des Noirs envers l'EYOA se résume à
une méfiance unanime, même si le le degré de cette suspicion
varie : la ménagère qui veut seulement qu'on lui fiche la paix espère
néanmoins que, cette fois, l'Homme ment peut-être moins que
d'habitude, tandis que le jeune disciple actif de Malcom X réagit avec un
haussement d'épaules méprisant.
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« Mais pourquoi ? demande une volontaire blanche. Il y a aujourd'hui
tellement d'organismes où vous pouvez aller, qui peuvent vraiment vous
aider ; il suffirait de leur parler de cette injustice.
- Ils ne servent à
rien. » Ce gamin, qui a essayé de trouver un boulot dans une des
plus grosses entreprises liées à la Défense, n'a pas été
embauché. « Peut-être qu'ils ne servaient à rien
autrefois. Mais maintenant c'est différent. »
« Maintenant, soupire le gamin, maintenant. Vous savez, les gens
entendent ce "maintenant" depuis longtemps et j'en ai ras le bol d'écouter
l'Homme me dire : "Maintenant, c'est OK. Maintenant, nous pensons vraiment
ce que nous disons". »
A Watts, où personne ne peut se payer le luxe de l'illusion, on a
apparemment peu de raisons de croire que maintenant sera en quoi que ce soit
différent ou meilleur que la dernière fois.
Signe certain de l'indifférence générale, seulement 2 %
des pauvres de Los Angeles ont voté pour élire leurs représentants
au « comité de la pauvreté » de l'EYOA. Pour désigner
une scandaleuse minorité de ce comité (7 membres sur 23), personne
n'a vu l'intérêt de se déplacer.
En attendant, les avant-postes de l'establishment somnolent dans la brume
scintillante de l'été : des secrétaires tuent le temps en
se plaignant des machines qui n'acceptent pas les cartes pourtant conçues
pour elles ; des volontaires blancs assis à leurs bureaux classent,
griffonnent distraitement, bavardent au téléphone, essaient de
s'occuper en se demandant où sont passés les « clients »
; des slogans inspirés, comme SOURIEZ, décorent les murs des
bureaux en aggloméré, à côté de graphiques
illustrant le comportement adéquat des « cas », et d'articles découpés
dans la presse de luxe sur « Qu'est-ce que la maturité émotionnelle
? »
Les problèmes de sourire et de maturité émotionnelle
sont en effet brûlants pour ces employés modèles de la
classe moyenne qui s'occupent ici des ronéos et des ordinateurs de la
guerre contre la pauvreté. Hélas, leurs sourires semblent déplorer
toute communication réelle avec leurs pauvres. Non seulement ils croient,
comme au dix-neuvième siècle, que des méthodes éprouvées
et sincères - de bons conseils, de bonnes intentions et même peut-être
de la compassion - remettront Watts sur les rails ; mais ils sont aussi handicapés
par des attitudes personnelles qui imprègnent le moindre de leurs gestes
professionnels. Leurs réflexes - surtout relatifs au conformisme, à
l'échec, à la violence - sont prévisibles.
« Il y a une fille qui nous a fait tourner en bourrique, se souvient un
conseiller du Youth Training and Employment Project. Si vous aviez vu ses
coiffures : ça s'empilait comme un gâteau d'anniversaire. Et puis
les tenues délirantes qu'elle choisissait. Incroyable... Il nous a fallu
la prendre à part, lui expliquer que les employeurs n'appréciaient
pas ce genre de choses. Qu'elle allait se retrouver en compétition avec
un tas de filles bien sapées, hauts talons et bas, coiffure et vêtements
classiques. Nous avons fini par la convaincre. »
Même scénario avec les garçons qui ont un faible pour
les bérets à la Malcom X ou les coiffures afros. L'idée défendue
par tous ces conseillers est évidemment qu'il faut autant que possible
ressembler à un candidat blanc. C'est-à-dire à un
conseiller ou à un travailleur social noir. Cette conception n'a pas été
accueillie avec beaucoup d'enthousiasme par les gosses qu'elle est censée
aider, et c'est une des raisons qui expliquent pourquoi tous ces projets
rencontrent si peu de succès.
Les guerriers qui se battent contre l'échec se heurtent à une
difficulté similaire. Tout comme l'immense majorité des Angelenos
blancs, ils appartiennent à une catégorie socio-économique
qui semble davantage terrifiée par l'échec que par la mort. On ne
voit pas très bien où ni quand l'un d'entre eux a jamais vécu
la moindre expérience significative de la défaite ou de la perte.
Ou alors, ils l'ont apparemment rationalisée depuis si longtemps qu'elle
est devenue autre chose.
On surprend souvent dans leur bouche des maximes philosophiques du genre : «
La vie nous surprend sans cesse, tout simplement parce qu'elle est identique au
temps. Et même si vous vous contentez de rester debout au coin de la rue
et d'attendre. » Watts est plein de coins de rues où les gens
restent à attendre, et certains depuis vingt ou trente ans, sans que la
Grande Surprise les ait jamais effleurés. Malgré tout, les
guerriers de la pauvreté sont contraints de croire à cette forme
de quasi miracle, car ni leur monde ni leur esprit ne peut accepter qu'il n'y
ait finalement pas de surprise. C'est pourtant une chose que Watts sait depuis
toujours.
Quant à la violence, dans une poche de réalité telle
que Watts, elle n'est jamais loin de vous : parce que vous êtes un homme,
parce que vous êtes un exclu, parce que pour toute action il existe une réaction
égale et opposée. D'une certaine manière, à un
moment donné. Mais, pour ces bureaucrates innocents, optimistes et
enfantins, la violence est un mal et une maladie, peut-être parce qu'elle
menace une propriété et un statut social qu'ils ne peuvent s'empêcher
d'adorer.
« Quand un type a le pied posé sur ta gorge, explique un homme
qui y était, tôt ou tard tu vas arrêter de lui demander
d'enlever son pied. » La violence indispensable pour que ce pied relâche
un tant soit peu sa pression n'a rien de surprenant, beaucoup l'avaient prédite.
Une fois la machine lancée, son objectif fondamental - flanquer une raclée
à la police Noir et Blanc - paraissait raisonnable et il fut atteint dès
l'instant où l'Homme dut faire appel à la troupe. Tout le monde
semble l'avoir compris aussitôt. Aujourd'hui, on ne rencontre presque
personne à Watts qui parle de ces événements avec tristesse
et regret - à moins d'avoir perdu quelqu'un.
Mais dans la culture blanche extérieure, dans ce monde nauséeux
bourré de conducteurs de Mustangs pré-cardiaques qui s'insultent
seulement toutes fenêtres fermées ; dans ce monde bourré de
grandes entreprises où la gentillesse est de rigueur, même quand on
s'apprête à poignarder dans le dos le cadre rival ; dans ce monde
infesté d'une énorme caste sacerdotale de psys qui conseillent modération
et compromis pour répondre à toute forme de harcèlement ;
dans toute cette irréalité bien policée, il est quasiment
impossible de comprendre les sentiments réels de Watts envers la
violence. De manière strictement objective, la violence est parfois un
moyen de trouver de l'argent, par exemple, pas plus malhonnête que
d'exiger des frais de livraison exorbitants à un client pauvre, comme le
font ici certains commerçants blancs. Loin d'être une maladie, la
violence est parfois une tentative pour communiquer, ou pour être ce qu'on
est réellement.
« Bien sûr que j'ai fait deux séjours à l'ombre,
dit un gosse, les deux fois pour coups et blessures, mais j'ai pas mérité
d'aller en taule. La première fois, le type était plus costaud que
moi ; l'autre fois, c'était deux contre un et moi, j'étais tout
seul. » Mais il s'est néanmoins fait coffrer, peut-être parce
que Face-de-Craie, qui sait comment obtenir tout ce qu'il veut, ne peut plus se
servir de ses poings et qu'il ne voit vraiment pas pourquoi quelqu'un choisirait
une autre route que celle des Béni-Oui-Oui. Si vous pensez qu'il y a
peut-être aussi un problème de virilité dans tout ça,
que foutre un Noir en maison de correction à cause d'une bagarre revient à
une espèce de neutralisation, eh bien, vous avez peut-être mis le
doigt sur quelque chose, qui sait ?
Après tout, la Los Angeles blanche a tout intérêt à
calmer le jeu à Watts d'une manière ou d'une autre - à
bombarder cette région à coups de convictions; à cajoler le
pauvre Noir pour qu'il adopte certaines valeurs blanches. Donnez-leur quelques
biens et ils tolèreront moins facilement le vol ; forcez-les à
mettre une voiture ou une télé couleurs au mont-de-piété
et ils garderont plus longtemps leur emploi. Certains y voient clair dans cette
hospitalité feinte, dans cet accueil mensonger, dans cette tentative pour
métamorphoser la réalité de Watts en l'irréalité
de Los Angeles. D'autres n'y voient que du feu.
Watts est coriace ; Watts a réussi à résister à
l'irréel. S'il existe une échappatoire à la réalité,
c'est à travers la constitution de mythes. Alors que l'été
se prépare, on se rappelle les émeutes d'août dernier moins
comme un chaos que comme une manifestation artistique. Certains parlent
aujourd'hui d'une chorégraphie, d'un éloignement coordonné
et gracieux des flics à partir du centre de l'action, d'une dispersion du
pouvoir de l'homme, à cause d'incidents réels ou de fausses
alertes.
D'autres s'en souviennent en termes musicaux ; pendant toutes les émeutes
semblait régner, disent-ils, une empathie remarquable, cette émotion
difficilement cernable que les musiciens de jazz ressentent certains soirs ;
chacun sait quoi faire et quand le faire, sans avoir besoin d'un seul mot
d'ordre ni du moindre signal : « Tu pouvais aborder n'importe qui, des mecs
occupés à incendier un magasin ou autre chose, et ils te
parlaient, ils t'expliquaient très calmement ce qu'ils étaient en
train de faire, ce qu'ils comptaient faire ensuite. Et ils le faisaient, mec ;
personne ne donnait d'ordre à personne. »
La mémoire des émeutes engendre d'autres manifestations. Cette
année, pendant toute la semaine de Pâques et dans l'esprit de cette
fête religieuse, s'est déroulée une « Renaissance des
arts », une sorte de festival à la mémoire de Simon Rodia,
organisé au collège de Markham, en plein cur de Watts.
A côté de manifestations théâtrales et
symphoniques, le festival montrait aussi toute une pièce remplie de
sculptures entièrement constituées d'objets trouvés - assez
symboliquement et dans la tradition de Simon Rodia, trouvés parmi les décombres
laissés par les émeutes. Confrontant des textures de bois calcinés,
de métal tordu, de verre fondu, beaucoup de ces uvres constituaient de
belles et honnêtes renaissances.
Dans un angle, on trouvait un vieux téléviseur éventré
surmonté de deux antennes en oreille de lapin ; à l'intérieur
du poste et à la place du tube cathodique, tourné vers le
spectateur, et couvert de fils électriques brûlés et
entortillés dans ses orbites et ses fentes comme un lierre électronique,
on découvrait un crâne humain. Cette sculpture s'intitulait The
Late, Late Late Show (le Dernier, Dernier, Dernier Spectacle).