Hervé Thullé |
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TROIS
quarts d'heure avant le match, au bar l'Olympic se trouvant juste en face la
porte principale du stade Bauer, les supporters troyens irréductibles
sont déjà là (une poignée), descendus titubant de
leur car, sans cheval fantaisiste sous le bras mais avec de pleins bides prêts
à accueillir des équipes de canettes avec leurs remplaçants.
Et, au bout du zinc banlieusard, écharpes bicolores crasses autour du
cou, chopes provocatrices en mains, ils chantent des trucs du genre : «
Faut les voir les gars de Troyes, à la buvette le samedi soir, ils sont
pleins ils sont noirs, les supporters de Troyes, glouglouglou (refrain). »
Puis direction le stade maigrement rempli pour la première mi-temps.
Disons même carrément que les tribunes sont désertes, il
doit y avoir plus de monde pour un match de Nationale 1 campagnard. Seule chose
positive : la tribune officielle du Red Star ne ressemble pas à celle
BC-BPSG du Parc des Princes, c'est déjà ça. Et puis, j'ai
toujours eu un faible pour le Red Star, car mon équipe du Téfécé
(Toulouse Football Club) avait fusionné avec celle du Red Star à
la fin des années soixante après avoir fait faillite (je me
souviens d'un joueur, Bruneton, qui était blond comme les blés).
Mais les supporters du Red Star, aujourd'hui, sont muets, certainement déçus
par les performances de leurs idoles battues 4 à 1 trois jours auparavant
en éliminatoires de la Coupe de la Ligue contre Lorient. Pour tout dire,
on n'entend gueuler et chanter que ces Troyens, insatiables de bout en bout, les
visages peints en bleu et blanc, en Tshirt malgré la fraîcheur et
les courants d'air, bleu et blanc comme les couleurs magiques qui habillent les
socios de l'OM dont ils ont la même fougue, et auxquels ils ont emprunté
certains de leurs chants (« Ce soir on vous met le feu ! » etc.). Au
bord du stade, derrière le panneau d'affichage manuel, il y a un immeuble
en forme de toboggan : sur 150 fenêtres, il y en a à peine une
dizaine occupées par des gens qui matent gratos, c'est dire le peu d'intérêt
suscité par l'événement. Le 17 bleu de Troyes, Monier, avec
ses longs cheveux blonds, est encore le seul joueur du terrain qui semble en
vouloir, qui se remue le cul d'un bout du terrain à l'autre. Peut-être
se prend-il pour Daniel Bravo ? En tout cas, lui, au moins, a envie de prouver
quelque chose, et qui sait, pourquoi pas, de rejoindre un jour une écurie
de D1. Autrement, on ne sent aucune motivation de part et d'autre, les joueurs
se passent tranquillement la balle, comme s'ils étaient à l'usine
ou bien qu'ils avaient la peur au ventre. Il y a certainement plus de fougue
dans un match de récré improvisé sous le préau.
Maigre bilan de cette 1ère mi-temps : deux trois occases timides de
chaque côté. Mais voilà qu'à deux minutes de la fin
de cette dernière : patatras et méga-caganis. Sur un tir anodin
d'un joueur du Red Star, Vasquez, le goal de Troyes est à côté
de la plaque et laisse filer le ballon au fond de ses buts. Las ! But foireux
pour match foireux. D'ailleurs, d'où je suis, je n'ai pas vu grand-chose
(ça me rappelle un jour, je ne sais plus dans quel stade, un môme
devant moi habitué aux rencontres télévisées, pour
qui ce devait être le premier match « pour de vrai »,
après un but inattendu, demandait à son père avec de grands
yeux embués : « Dis Papa, et le ralenti ? »). Mais les
supporters de Troyes n'ont pas baissé les bras. Ils y croient encore : «
Poussez poussez les Troyens ! » (ouais, les pousse-café !) « On
est chez nous » (ben, ils ont bien raison) « Le public avec nous ! »
(il N'Y A PAS de public). Et même, sur un corner : « Un but un but un
but ! » qui ne viendra pas. Mais quand un ballon redstarien heurte la barre
transversale, là, tout de même, les gosiers s'assèchent.
En ce qui concerne la 2e mi-temps : no comment. D'une tristesse infinie. Les
Troyens n'arriveront jamais à revenir au score, grâce notamment au
stoppeur barbu du Red Star (Fiatte) que j'avais trouvé un peu fébrile
en début de partie, et qui, au fil du match, m'a fait mentir, réussissant
qui d'un tacle plutôt propre qui d'une tronche en extension à écarter
les timides velléités troyennes. Malheureux Troyens qui auraient
très bien pu repartir avec le point du match nul. Ah match nul, quand tu
nous tiens...
Tandis que les supporters du Red Star, à peine heureux du résultat,
rejoignent dans la nuit leurs masures, nos supporters troyens bourrés,
avant de reprendre leur autocar, l'ont un peu triste, et viennent boire un
dernier verre à l'Olympic (« On a perdu comme des crevettes ! »
laisse tomber avec dépit un petit chauve plein de bière amertume
[les crevettes se cachent pour mourir, c'est bien connu !]). Les portes des
vestiaires, elles, restent obstinément closes : les joueurs du Red Star
sont en train d'essayer de faire pipi pour le contrôle antidopage. Ça
a l'air sacrément poussif. Finalement, ce soir, pisser, c'est aussi dur
que de marquer un but.
Bref, avec un match de ce calibre, je ne crois pas que les vieux supporters
du Red Star (s'ils ont du moins la chance que le département 93 leur
offre un nouveau stade pour leur prochain centenaire) feront comme ceux de
l'Ajax d'Amsterdam dont certains ont décidé que leurs cendres
soient dispersées après leur mort sur la vieille pelouse mythique
de l'ancien stade qui a été repiquée récemment dans
un cimetière de la ville batave. N'est pas l'Ajax qui veut...