JE
refuse qu'un écriteau me sépare de mes frères et de mes
soeurs non fumeurs. Je n'admet plus l'odieux apartheid des salles de restaurant
déchirées. J'ai dans mes poumons beaucoup d'amour. Je veux que ma
volute caressante et mon impalpable tourbillon aillent caresser les narines de
l'autre, comme un salut, comme un lien tenu, vers une belle inconnue, comme une
caresse symbolique et pudique qui chante : « Je ne te connais pas encore
mais t'enfumer, c'est déjà t'aimer. » Et puis de quel droit
la secte puritaine et prohibitionniste vient-elle m'empêcher d'inhaler le
monde. Je ne fume que pour faire défiler des paysages : Cuba et ses
planteuses cuivrées quand Davidoff y faisait son marché cigarier
; la riche Gascogne et l'humide Périgord quand je tousse la virile brune
française ; les belles esclaves s'affairant au long des blanches vérandas
virginiennes quand je respire l'Amérique...
Nicolas de Crécy |
 |
|
Ils ont un filtre mou et brunâtre à la place
du cerveau, ceux qui veulent décourager les forces productives de ce
pays. Ils ont poignardé dans le dos notre industrie de l'armement. Ils
vont maintenant abattre des pans entiers de la médecine française.
Si l'on brûle la cigarette, se consumeront les radiologues, laborantins,
brancardiers, intubeurs, livreurs de bouteilles d'oxygène. Et crameront
dans le grand incinérateur de l'histoire nos grands chirurgiens, ceux qui
provoquent la tumeur en combat singulier d'un bistouri gaillard.
Bien sûr, il y aura toujours l'amiante mais ce type
de héros ne peut décemment pas courir deux plèvres à
la fois. C'est pour ces éléments irréfutables que monte
vers le ciel mon cri de liberté ? Ah laissez-moi partir en fumée.
Ah laissez-moi passer à tabac. Ah laissez-moi passer de vie à
tabac...