Thomas Robache

Santé



Les bienfaits de la cigarette

De vie à tabac

par Thomas Robache ¤





JE refuse qu'un écriteau me sépare de mes frères et de mes soeurs non fumeurs. Je n'admet plus l'odieux apartheid des salles de restaurant déchirées. J'ai dans mes poumons beaucoup d'amour. Je veux que ma volute caressante et mon impalpable tourbillon aillent caresser les narines de l'autre, comme un salut, comme un lien tenu, vers une belle inconnue, comme une caresse symbolique et pudique qui chante : « Je ne te connais pas encore mais t'enfumer, c'est déjà t'aimer. » Et puis de quel droit la secte puritaine et prohibitionniste vient-elle m'empêcher d'inhaler le monde. Je ne fume que pour faire défiler des paysages : Cuba et ses planteuses cuivrées quand Davidoff y faisait son marché cigarier ; la riche Gascogne et l'humide Périgord quand je tousse la virile brune française ; les belles esclaves s'affairant au long des blanches vérandas virginiennes quand je respire l'Amérique...

Nicolas de Crécy
Nicolas de Crécy

Ils ont un filtre mou et brunâtre à la place du cerveau, ceux qui veulent décourager les forces productives de ce pays. Ils ont poignardé dans le dos notre industrie de l'armement. Ils vont maintenant abattre des pans entiers de la médecine française. Si l'on brûle la cigarette, se consumeront les radiologues, laborantins, brancardiers, intubeurs, livreurs de bouteilles d'oxygène. Et crameront dans le grand incinérateur de l'histoire nos grands chirurgiens, ceux qui provoquent la tumeur en combat singulier d'un bistouri gaillard.

Bien sûr, il y aura toujours l'amiante mais ce type de héros ne peut décemment pas courir deux plèvres à la fois. C'est pour ces éléments irréfutables que monte vers le ciel mon cri de liberté ? Ah laissez-moi partir en fumée. Ah laissez-moi passer à tabac. Ah laissez-moi passer de vie à tabac...


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¤ Journaliste à RFI.


Contacts© Le Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.