ADOLESCENT,
je ne fumais pas, je ne faisais pas des trucs à mes cigarettes. Je les
allumais, je les faisait rougir, je les tripotais, je les manipulais, je les suçais,
je les aspirais, je les faisais brûler, je les regardais se consumer, et
puis je les jetais. Parfois, j'allais même jusqu'à les écraser
d'un coup de talon.
Les filles, me disais-je à l'époque, on
n'en fait pas le tour tant qu'on ne les a pas eues par trois endroits différents.
Les cigarettes, en revanche, m'intéressaient par leur côté
amorphe. C'étaient des maîtresses asphyxiantes et guindées,
faciles et peu encombrantes, qui vous excitent et vous calment en même
temps. On en venait vite à bout. Inutile d'exercer son intelligence sur
les cigarettes, me répétais-je, elles n'en demandent pas tant. On
peut penser la guerre, la vitesse, la télévision, mais penser la
cigarette, revenait à mes yeux, à penser sur le vide. Quel idiot
j'étais. J'ignorais que c'est le vide qui est au milieu qui fait tourner
la roue. Je ne savais pas que la cigarette est une création les plus
riches et les plus complexes du monde moderne.
Vers 1870, mon arrière arrière-grand-mère
fumait par mimétisme avec le train. Le cigare et la locomotive étaient
associés dans l'esprit trépidant des jeunes gens romantiques de la
fin du Second Empire. Moi qui avais sept ans en 1968, moi qui me suis retrouvé
l'esprit écartelé par les mini-jupes et les maxi-manteaux, j'ai
commencé à fumer comme on se masturbe. C'est logique. On prend
tout pour une divinité du sexe quand on est jeune et qu'on ne sait rien.
Il faut vieillir un peu, avoir eu peur, avoir eu froid, avoir eu mal, pour
comprendre que les cigarettes existent aussi à l'état sauvage.
Le tabac, écrivait Pierre Louÿs, est la seule
volupté que les Romains ne connaissaient pas. Ce vieil érotomane
signifiait par là que le tabac est le seul plaisir, le seul luxe, le seul
danger et la seule accoutumance auxquels les Romains n'ont pas eu la chance de céder.
Car les cigarettes sont une drogue dure. L'herbe et la haschich, en comparaison,
sont des drogues de bébé. D'autant plus dure, comme drogue, que
les cigarettes nous laissent la conscience intacte. Je fume et pourtant je suis.
Ce n'est donc pas un hasard si des tyrans tels que Louis XIV, Napoléon et
Hitler ont toujours cherché à diaboliser le tabac. Ni si les
gouvernements qui leur ont succédé ont toujours tenté d'en
contrôler l'usage. Déjà, à la fin du XIXe siècle,
sa consommation avait été interdite dans les lieux publics de
vingt-six états des Etats-Unis. C'est la Première Guerre Mondiale
qui réhabilite les cigarettes en Amérique. Quand on s'aperçut
qu'elles étaient aussi vitales pour les soldats que les rations
alimentaires. En 1917, à Caporetto, mon grand-père paternel fumait
pour se donner du courage, il fumait pour dissimuler sa peur derrière une
attitude agressive et passer entre les balles. L'année suivante, mon arrière-grand-père
maternel, Narcisse Mathieu, a échangé sa montre en or contre une
bouffée de cigarette avant d'être fusillé par les Prussiens.
Et en 1944, à Drancy, la veille de son départ pour Auschwitz,
Jacques Lehrman, un ami de la famille, a donné cent francs à un
gendarme pour s'acheter deux cigarettes entières.
D'après Richard Klein (
1), même
des gens qui n'ont pas l'habitude de fumer ont recours aux cigarettes quand il
leur faut faire un effort exceptionnel de concentration ou de maîtrise de
soi. La cigarette, dit-il, est la prière de notre temps, le moment où
l'on allume permet d'ouvrir une parenthèse dans le cours ordinaire de
l'existence, d'accéder à un espace où l'élévation
de l'esprit fait naître un sentiment de transcendance. Cette brève
incursion dans l'infini modifie le regard que l'on porte sur la vie, et permet
de connaître, même pour un très court instant, l'extase de la
distanciation par rapport à soi-même.
C'est la raison pour laquelle, selon Richard Klein, les
cigarettes résistent à toutes les attaques de ceux qui invoquent
la santé : les cigarettes sont sublimes en vertu de ce que Kant appelle
un pouvoir négatif, d'une sombre beauté, inéluctablement
douloureux, qui naît d'un aperçu de l'éternité.
En 1925, ma grand-mère maternelle, qui était
très belle et un peu putain pour son époque, fumait en sifflotant
le grand air de Carmen, l'opéra de Bizet. Elle fumait par amour de l'Amérique,
elle fumait parce qu'elle était libre, qu'elle aimait les boxeurs et les
voitures rapides. Quant à moi, j'ai toujours des cigarettes à portée
de la main, je ne me déplace jamais sans avoir la mort en poche. Je sais
très bien que, selon la loi n° 91 - 32, fumer nuit gravement à
la santé. Mais je sais aussi que fumer des cigarettes tue le temps. Le
temps implacable qui me sépare de la mort.