Les terroristesne sont pas des lâchespar Patrick Levy ¤ | |||
La violence aveugle et massacrante des terroristes est une réponse illégitime à un état de désespérance. C'est une saloperie, peut-être pas une lâcheté.
CONDAMNER le terrorisme, aveugle ou calculé, est certainement nécessaire, mais que cela ne nous empêche pas de tenter de déceler ses causes et ses motifs et de nous adresser à leurs véritables auteurs.
On a entendu la classe politique unanime faire remonter la cause des attentats en France au détournement raté d'un vol d'Air France. Est-ce bien là que tout s'est joué ?
Essayons de remonter un peu plus en arrière.
Au printemps et en été 1994 les GIA se sont attaqués aux intérêts français en Algérie. En août 1994, Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, faisait arrêter 26 religieux musulmans qui furent retenus au fort de Folembray sans inculpation, sans instruction, sans procès pendant plusieurs semaines, puis, après leur libération, assignés à résidence pendant deux ans, sans motif. En même temps, de un à trois mille contrôles d'identité furent effectués quotidiennement dans les rues et les transports publics de Paris et des grandes villes de France. « Il faut terroriser les terroristes ! »
Cette réaction de l'État a sans doute animé une certaine rancoeur, voire un désir de revanche ou de vengeance de la part d'un certain nombre de jeunes qui, bien que n'ayant que très peu de liens avec le pays de leurs pères, furent ainsi singularisés négativement. Qu'un sur dix ou vingt mille d'entre eux franchisse le pas de la lutte clandestine armée... et nous avons, un an plus tard, à partir du 25 juillet 1995, une première série d'attentats en France.
Depuis la mort de Khaled Kelkal et l'arrestation de Karim Koussa, nous savons que cette vague d'attentats fut perpétrée en grande partie non par des étrangers, mais par des Français, aidés, entraînés, dirigés par des membres algériens du GIA. La question est de savoir pourquoi des jeunes Français d'origine algérienne ont décidé un jour de passer au terrorisme.
Réponses aveuglantes à la violence aveugle
Le nouvel attentat du RER scandalise. Certes. Mais les commentaires de nos dirigeants, qui lancent aussi des anathèmes aussi provocateurs que stériles, n'expliquent rien. Au contraire, ils neutralisent la capacité de s'interroger par des réactions émotives qui ne sont ni des réponses ni des analyses. Dire « terroriste » sitôt qu'un acte de violence aveugle est commis, et croire avoir ainsi tout éclairé, c'est tenter d'oblitérer sa cause, de nier son message pour condamner sans l'observer le signe, l'appel, l'homme qu'il y a derrière l'acte. Diaboliser quelque chose ou quelqu'un, c'est se vouer à ne pas comprendre.
Nous avons entendu un certain nombre d'hommes politiques qualifier les poseurs de bombe de lâches. C'est là une provocation violente inutile et une opinion fausse car ils ne sont évidemment pas lâches : transporter une bombe programmée pour exploser à une heure précise dans une rame de RER, risquer un délai imprévu, un arrêt entre deux stations, devenir un homme traqué par toutes les polices de France et d'Europe demande un certain courage. Nier ce courage, c'est se mentir, se tromper, transformer l'analyse politique en propagande grossière. Le terrorisme est le dernier recours de ceux qui désespèrent de se faire entendre autrement. L'acte est illégitime. Il n'est pas lâche. Toute rébellion de cette ampleur révèle une blessure profonde autant qu'une réelle sincérité. A ne pas reconnaître son courage, on risque une escalade de l'exaspération et de l'imprudence.
On ne naît pas terroriste, on le devient. Dans un pays démocratique, où, comment, dans le parcours d'un homme, s'effectue ce virage qui le fait passer à l'acte irréparable au risque de sa vie ? Comment décide-t-il qu'il n'y a pas d'avenir pour lui ?
Khaled Kelkal, Karim Koussa et leurs amis habitent en France depuis leur naissance ou leur tendre enfance. Ils sont des produits de la culture française. Il est urgent d'établir ce qui, dans leur vie en France, a pu les conduire à l'extrême rejet. Il s'agit maintenant de s'adresser à tous les jeunes qui sont susceptibles de basculer dans la violence politique. Il faut qu'ils sachent que nous reconnaissons la difficulté de vivre en France pour les Français d'origine étrangère. Il faut aussi, du plus haut sommet de l'État, leur dire la compréhension de la France, sa compassion. Cessons de les assimiler aux clandestins ; rappelons leur histoire avec la nôtre.
Aidons-les à se donner une raison d'être fiers d'eux-mêmes. De simples mots et quelques actes sont souvent plus efficaces que des contingents de militaires dans les rues.
¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : Dieu croit-il en Dieu ?
A paraître Dieu leur parle-t-il, Desclée de Brouwer.