Les disparus
par François Dubet ¤
Dans le lexique du vocabulaire social, les classes moyennes ont englouti les classes populaires. Mais derrière le poids des mots, le choc des réalités.
Jérôme Dachet Fig.97 : Le RMiste NOMMER les choses, c'est les faire advenir. De ce point de vue, certains objets surgissent, s'imposent, puis disparaissent parce qu'on ne sait plus les nommer. Longtemps, les hommes politiques, les philosophes, les romanciers se sont acharnés à définir les groupes sociaux, les classes sociales. Ils se sont beaucoup disputés car les jeux de définition sont aussi des enjeux politiques. Le peuple, c'était d'abord la culture des « petites gens » des villes, le peuple populiste et poétique du cinéma des années trente. Le peuple était à la fois la nation, la classe nominée, et la source de la légitimité démocratique. Puis le messianisme a glissé vers la classe ouvrière. Le travail et l'exploitation ont transformé la condition des humbles en mouvement social. Les gens dominés , les gens d'en-bas ont été définis positivement par leur culture, par leurs luttes, par leurs utopies. Longtemps, il n'était pas besoin d'être stalinien pour partager, peu ou prou, cette représentation du monde.
Aujourd'hui , on ne sait plus nommer le peuple. Depuis une trentaine d'années , on utilise des notions si vagues et si vides que l'on pourrait croire qu'elle servent surtout à désigner ce que le peuple n'est pas. Dans la presse, dans les sondages et dans les livres de sociologie, on parle de classes populaires, de classes dominées, de groupes défavorisés, le pluriel dissout l'objet... De manière encore plus incertaine, on parlera des « banlieues » , des grands ensembles , des exclus...Au fil des années, la métaphore se substitue à la précision sociologique et au projet politique. Au bout du compte, le peuple et la classe ouvrière disparus, tout ce qui est en bas, devient invisible, innomable.
Peu à peu, la classe ouvrière et le peuple ont été recouverts par des catégories plus fines et plus précises, plus négatives encore : celles des appareils chargés de conduire les politiques sociales. On découpe les groupes et les individus en fonction des problèmes qu'ils posent et que l'on doit s'efforcer de résoudre. La liste est infinie : les chômeurs de plus ou moins longue durée, les jeunes précaires, les pauvres, les plus pauvres encore, les SDF, les RMIstes, les immigrés, les familles monoparentales... Bref , tous sont définis par leurs handicaps, leurs manques et
leurs difficultés. Cette « handicapologie » dissout le peuple. Non seulement elle le réduit à des problèmes sociaux, mais elle finit par en faire la cause de son propre malheur. Les immigrés sont perçus à travers leurs problèmes et à travers ceux qu'ils posent. On s'intéresse moins aux millions de musulmans tranquilles qu'à une centaine de « foulards ». Les chômeurs ont des problèmes parce qu'ils sont chômeurs, mais on finit par croire qu'ils sont chômeurs parce qu'ils ont des problèmes personnels. De même si les jeunes sans qualification n'ont pas de travail, ce n'est pas par l'absence d'emploi, mais parce qu'ils ont échoué à l'école...
Il est vrai que ce n'est pas simple. La culture populaire est devenue une culture de masse prolétarisée. Le « peuple » doit se reconnaître dans la roue de la fortune ou se mépriser lui-même dans les Deschiens. La classe ouvrière se réduit comme peau de chagrin. Les banlieues rouges ont disparues et ne survivent que quelques enclaves. Les grands ensembles de banlieue qui symbolisaient le progrès, la lumière et le confort sont devenus les espaces de la mauvaise vie et de la misère du monde.
Fig.96 : Le Chômeur Comment expliquer ces retournements ? Bien sûr , il y a ce qu'on appelle la crise. Mais cette explication est un peu courte parce que l'exclusion est paradoxale. En effet, jamais notre société n'a autant affirmé sa volonté d'intégration, au moment même où elle n'a plus la capacité de tenir ses engagements. Nous avons le droit de tout faire et de tout désirer, mais la plupart d'entre-nous n'ont pas les moyens de réaliser l'amorce de ces désirs. Rien n'illustre mieux ce mécanisme que le fonctionnement de l'école. Il va de soi que tous les enfants peuvent faire des études, et faire des longues études, et c'est très bien. Cependant, plus les conditions de cette promesse se réalise, plus ceux qui échouent sont dépourvus de consolation; ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes puisque tout est mis en place , en principe, pour qu'ils réussissent.
Les classes populaires ne sont plus le peuple de Victor Hugo ou la classe ouvrière du mouvement social , elles ne sont que l'image négative des classes moyennes. Elles ne sont que des classes moyennes prolétarisées. Le pire tient même à ce que notre volonté d'intégration joue contre elles. Ainsi, comment pourrait-il se former des liens communautaires quand notre désir d'assimilation et notre refus des ghettos, peu contestables dans leurs principes, conduisent, dans les faits, à faire cohabiter des groupes qui ne le souhaitent pas et ne cessent de se démarquer, souvent haineusement, alors même que l'on ne parvient pas à éviter la formation de micro-ghettos ?
Comment pourrait-il se former des liens et des mouvements collectifs quand la grande majorité des aides sociales est distribuée à des individus, nécessairement rivaux, et non à des groupes ? Alors, dans les quartiers « populaires », l'action collective est faible, marginale , enragée et violente chez les jeunes, ou si dépendante qu'elle n'est que l'écho des demandes sociales venues d'en haut.
Sous prétexte d'intégrer le « peuple » dans le vaste monde des classes moyennes, et sans posséder la capacité et la volonté de réaliser cette intégration, nous avons fini par détruire les cultures et les classes populaires au profit d'une vaste classe moyenne prolétarisée. Sur ce point, le « programme » est réussi. Mais en faisant cela, nous avons ouvert une faille de défiance entre le « peuple » et les autres, nous avons ouvert la porte à un national populisme d'autant plus dangereux qu'il ne se nourrit que de la haine des autres. Nous avons réduit les acteurs à leurs difficultés, nous les avons privés de la capacité de se construire eux-même.