Gilles Lapouge

Religion



Les Évangiles

par Gilles Lapouge ¤



saugrenus


Les évangélistes apocryphes sont les poètes du Nouveau testament.
Ils proposent une vision cocasse du Christ et de la Vierge Marie.


Corinne Martinez
Corinne Martinez


CHAQUE fois que revient Noël, je relis les Évangiles. Je les trouve beaux et monotones. Mathieu, Luc, Marc - et même Jean - on dirait que chacun copie sur son voisin. De cette tragédie sublime, ils nous font des comptes-rendus scrupuleux, sérieux et froids. Ils manquent de folie, d'animaux et de fleurs, ils manquent d'enfance et l'extase n'est pas leur fort.

Il existe une autre équipe d'évangélistes, une bande de vagabonds, de poètes, de fous, d'inspirés ou d'idiots qui ont rédigé eux aussi leurs vies de Jésus. On les appelle apocryphes car l'Église ne les estime pas.

Ces textes ont souvent été publiés, récemment par le Seuil ou par Lieu commun. Ils sont magnifiques : le vent coule sur les collines de Judée, on voit les nuits et les printemps de la Samarie, on respire des odeurs de paille et de mulets, les fontaines font un bruit de gargoulettes. Toute une petite paysannerie de Jérome Bosh s'active dans les champs et des centurions dessinés par Jacques Callot patrouillent dans les ruelles de Jérusalem.

Le petit Jésus de ces textes est un peu diable. A cinq ans, un camarade le bouscule dans une rue de Nazareth. Jésus le tue. Les adultes disent que ce n'est pas bien. Jésus les aveugle. Mais comme il a bon fond, il pardonne : il rend la vue aux aveugles. Il prend son ami par l'oreille, tire un peu dessus et le rappelle de la mort.

L'Eglise a expulsé ces textes du canon. Trop de miracles et trop d'étrangetés ! Il me semble que les Pères de l'Eglise ont mal raisonné car enfin, si Jésus est personnage divin, il est bien normal que ses manières nous surprennent.

Les apocryphes nous apprennent bien des choses. Par exemple que la Judée, en ces années, est pleine d'anges. Ce sont des anges aimables et actifs. Toujours sur la brèche, ils se mêlent de tout. Ils se sont déjà beaucoup démenés pour la naissance de Jésus : c'est grâce à eux que Joachim et Anne, dont le mariage était stérile, peuvent faire un enfant, Marie, qui, à son tour, donnera vie au Christ.

Marie est parfaite. Elle est admise dans le Temple, comme toutes les petites filles de condition. Elle l'emporte en excellence sur ses compagnes et celles-ci sont jalouses. Elles pensent que Marie est pistonnée. Ce n'est pas faux : les anges veillent sur Marie. Ils la nourrissent en catimini.

Un jour, Marie reçoit la visite d'un « ange spécial », comme dit le pseudo-Matthieu, qui organise un tremblement de terre, dit à la petite fille qu'elle est un « vase d'élection » et fait surgir du pain et du vin. Marie n'oublie pas ces signes et ces promesses. Quand elle a douze ans, elle refuse de quitter le Temple pour se marier, comme le veut l'usage. Le Grand prêtre Abiathar, qui voulait la fiancer à son fils, est mécontent. Marie lui dit qu'elle a envie de rester vierge à perpétuité.

Abiathar marmonne mais un autre ange accourt et ordonne au Grand prêtre de trouver un mari pour cette jeune fille, un veuf. Tous les veufs du coin sont rassemblés prés du Temple. Joseph prend sa houlette, une fleur en jaillit, elle embaume. Puis une colombe sort de la fleur et se pose sur l'épaule de Joseph, manière de dire qu'il doit épouser Marie.

Joseph se fait du souci car il a déjà six enfants, dont le fameux Jacques, mais c'est un bon homme et il obéit. Marie reçoit la visite d'un autre ange, qui s'est spécialisé dans le paradoxe : « c'est parce que tu es restée chaste que tu concevras et auras un fils ».

Marie trouve que cet ange est un bon logicien. Quelques jours plus tard, encore une visite : c'est le Verbe, cette fois, flanqué de trois anges, Gabriel, Raphaël et Michel.

A peine arrivé, le Verbe entre dans l'oreille de Marie. Pendant ce temps, un autre ange court en Perse afin d'alerter trois mages, trois frères, Melchior, roi des Perses, Balthazar, roi des Indes et Gaspard, roi des Arabes qui, justement, étaient en famille ce jour-là. Ils se mettent en chemin pour Bethléem.

Corinne Martinez

Les anges ont accompli leur mission. Une chose les inquiètent cependant : Joseph est démoralisé car son épouse, Marie, est enceinte. Il a honte : il n'aura pas bien surveillé sa femme ! Une amie de Marie le rassure : elle lui dit qu'elle a souvent surpris Marie en train de bavarder avec les anges, c'était son habitude, mais Joseph dit qu'on ne la lui fait pas : « Pourquoi me faire croire qu'elle enceinte d'un ange ? Quelqu'un aura pris l'apparence d'un ange et l'aura trompée ». La situation est bloquée. Un autre ange est appelé à la rescousse. Il se glisse dans un rêve de Joseph et lui explique tout.

Comment ne pas regretter ce joli temps ? La conversation entre la terre et le ciel était gaie, insouciante et ininterrompue. Les hommes, les femmes, les bêtes vivaient tout prés du ciel et si, par infortune, la communication entre les hommes et la divinité était coupée, les anges intervenaient. Bien sûr, les Évangiles canoniques possèdent aussi quelques anges mais ceux des apocryphes sont plus nombreux, plus énergiques et plus naïfs. Je les imagine sans ailes, comme les paysans et les artisans de la Samarie. Ils sont dévoués. Ils sont serviables. Ce sont des chargés de mission : ils font la navette entre Dieu et les hommes. Ils cousent le ciel à la terre.

Dans tous les Évangiles apocryphes (certains les appellent Évangiles de l'ombre, ce qui est très beau mais inapproprié car ces textes rayonnent, sont des lumières), on retrouve cet entrelacement du sacré et du profane. Le merveilleux ne se distingue pas du réel. Jésus ressemble à un laboureur ou à un charpentier.

Même les miracles semblent narrés par un vieux paysan bourru, au langage dru. Dans le Livre de l'enfance du Sauveur, une sage-femme débutante, nommé Salomé, refuse de croire à la virginité de Marie. Elle ne s'embarrasse pas de délicatesse : elle introduit un doigt dans le vagin de Marie. Le ciel ne goûte pas cette indiscrétion. Il met le feu à la main de Salomé. Salomé crie. Le feu s'éteint.

On dira que ces Évangiles sont saugrenus mais l'événement qu'ils nous relatent n'est-il pas plus saugrenu encore ? Ce n'est pas commode d'expliquer que Dieu a un fils et que ce fils descend sur la terre ! Pour moi, je pense que les apocryphes, mieux que les canoniques, nous donnent à voir l'indicible rencontre du divin et du profane, du transcendant et de l'immanent. Ils nous font entendre, comme en direct, le silencieux fracas qui s'est produit, voici deux mille ans, quand le temps et le dehors du temps sont entrés en collision.

De cet embrouillamini du temps avec l'éternité le Protévangile de Jacques nous fournit une preuve irréfutable : quelques jours avant la naissance de Jésus, Joseph installe Marie et Siméon dans une grotte et file à la recherche d'une sage-femme. Il part d'un bon pas. Soudain, il n'avance plus. Il est ennuyé comme tout mais il n'est pas le seul : tout l'univers est endormi, comme enchanté.

« Les vents ne soufflaient plus et les feuilles des arbres étaient immobiles, lit-on dans la traduction d'Anotion Pinero. Joseph aperçut au loin des travailleurs des champs en train de manger, les mains au dessus d'un récipient. Mais ceux qui avaient l'air de mastiquer ne mastiquaient rien et ceux qui semblaient prendre la nourriture ne la retiraient pas du plat. Ceux qui se disposaient à introduire la nourriture dans leur bouche ne le faisaient pas : tous avaient le visage levé et tous étaient figés. Il y avaient aussi des brebis qui étaient poussées par un jeune berger mais elles n'avançaient pas, elles se tenaient immobiles. Le berger qui levait la main droite pour les frapper avec sa houlette était resté le bras en l'air. La rivière elle-même avait cessé de couler et quelques chevreaux qui avaient approché le museau de l'eau ne remuaient plus leurs babines. Durant un instant, et sans savoir pourquoi, le cours de la nature s'était interrompu et la vie s'était arrêtée ».

Ce texte est une splendeur. Il établit, sans l'ombre d'un doute, que le temps n'est que la trame de l'éternité. Même, je le préfère aux interventions, pourtant si utiles, si malicieuses, des anges. En effet, j'ai écarquillé les yeux depuis toujours, jamais je n'ai aperçu le plus petit ange, même sans ailes. Au contraire, en certains moments de jouissance ou de malheur extrême, en certains moments d'amour ou de deuil, je crois bien que j'ai glissé une très fine lame entre deux instants du temps et j'ai entrevu, dans le mutisme et le sommeil du monde, les gribouillis de l'éternité.


¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : le Bruit de la neige, Albin Michel.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.