Maurice G. Dantec

Politique



Réactionnaires de tout le pays,
unissez-vous !

par Maurice G. Dantec ¤


Le dernier show télévisé de Chirac fut un non-événement. Singeant De Gaulle, le président se borna à fustiger le conformisme des français. Mais les veaux n'ont pas dit leurs derniers mots.


Nora Hamdi
Nora Hamdi


MONSIEUR Chirac a tort. Les Français ne sont pas conservateurs. D'ailleurs, comme tout le monde le dit à gauche, ils ont montré de quel bois ils se chauffaient lors des manifestations historiques de décembre 1995, qui, comme chacun sait, ont débouché sur une période révolutionnaire de grande amplitude. On se demande même comment la télévision a pu à ce point éviter d'en rendre compte mais, c'est vrai, c'est oublier que les médias sont aux mains de la Grande Conspiration. On a dû leur interdire de filmer les barricades et la prise de l'Élysée, ainsi que les foules galvanisées par les discours de Marc Blondel et de Jean-François Kahn.

Les Français ne sont pas conservateurs. C'est impossible.

Observez donc d'un peu plus près les pionniers d'un âge nouveau que cette magnifique nation ne cesse de produire : n'avons-nous pas inventé Internet, grâce aux milliers de milliards de francs dépensés depuis trente ans dans nos budgets de défense nationale et nos grandes sociétés publiques d'informatique ?

N'avons-nous pas créé dix millions d'emplois en cinq ans, dans l'aérospatial, le logiciel, les biotechnologies, les télécommunications, l'ingénierie financière, l'audiovisuel, grâce à toutes ces entreprises fleurons de notre savoir-faire industriel et du « service public à la française » que nous envie le monde entier, du Massachusetts à la Corée du Sud ?

Ah, non, vraiment, ce n'est pas nous, vous êtes sûrs ?

Mais alors, ne sommes-nous pas le seul pays d'Europe (et peut-être même du moooonde) où un parti ouvertement néo-fasciste pèse entre 15 et 20 % des voix à l'échelon national, et une extrême gauche néo-communiste à peu près autant (en amalgamant PC, MdC, LCR, LO et la ligne « gauchiste » du PS) ?

Avec un « centre » social-démocrate ou libéral dont l'audace et l'imagination politique ne cessent d'éberluer nos voisins ou nos alliés, quand ils n'épouvantent pas nos ennemis au plus haut point (aujourd'hui, l'ennemi est barbu et musulman, il pose des bombes dans le métro ; le cagoulé qui plastique et rackette sans discontinuer depuis vingt ans est, lui, un militant régionaliste, il ne faut pas confondre).

Voyons, conservateurs ?

Observez donc un Français voyageant à l'étranger, plein de sa foi en sa mission évangélisatrice pour le Progrès et les Droits de l'homme, quand il n'est pas tout simplement raciste et ignare. Écoutez-le ânonner péniblement trois mots de mauvais anglais ou de pseudo-espagnol en s'énervant parce qu'on ne le comprend pas, observez-le, conquérant et fier, revenir d'un pays où « qu'est-ce qu'on bouffe mal, dis-donc », et se plaindre de l'inanité des programmes de télévision qu'il est évidemment incapable de suivre (« Cette télévision américaine, c'est vraiment de la merde - t'as déjà regardé PBS ? - CBS ? - Non PBS, Public Broadcasting System - PBS, non c'est quoi ?, - C'est rien, oublie »).

Écoutez-le frétiller sur son siège de seconde classe éco, au retour - « Ah enfin on va pouvoir se bouffer un bon steack-frites et regarder Nagui (ou Laure Adler) à la télévision, New York, qu'est-ce que c'est crade - et encore t'es pas allé dans Harlem - Harlem, non mais t'es fou, faut pas y mettre les pieds. Mais qu'est-ce que les Américains sont racistes, dis donc t'as pas un journal français, j'en peux plus de rien comprendre aux infos. »

Mais non, les Français ne sont pas conservateurs. Au contraire, ils sont des héros, des résistants, de véritables révolutionnaires, regardez-les lutter avec ce courage exemplaire pour sauvegarder la nécessaire exception culturelle française contre les appétits du monstre-bulldozer hollywoodien grâce à Alexandre Jardin, Renaud, Hervé Bourges, Claude Berri, le Monde diplomatique et monsieur Douste-Blazy, quand ce ne sont pas messieurs Hue et Le Pen qui montent eux-mêmes au créneau. N'est-ce pas, d'une certaine manière, pathétique ? Cela ne vous tire donc pas quelques larmes venues du tréfonds de votre conscience de classe ? Sans cur. Cynique. Suppôt du Grand Capital.

Voyons, comment un peuple conservateur aurait-il pu élire deux fois de suite ce progressiste-humaniste-et-grand-républicain que fut François Mitterrand, l'homme qui sauva les démocrates Milosevic et Karadjic d'une défaite politico-militaire assurée ?

Comment un peuple conservateur pourrait-il s'offusquer que de vulgaires Coréens rachètent un de ces fleurons dont nous parlions plus haut, alors qu'il n'a rien trouvé à redire, bien sûr, quand ce fleuron rachetait des pans entiers de l'industrie américaine, hem, pardon, je m'oublie un peu...

Non, non, bien sûr que les Français ne sont pas conservateurs. Par exemple c'est vrai, ils voudraient bien que leur société mute. Mais surtout sans les risques que cela sous-entend, pour leur confort, leurs habitudes, et en particulier leurs mythologies politiques et leurs apriori idéologiques.

Les Français ne sont pas conservateurs. Ils voudraient simplement être pour toujours, et sans rien faire, les « phares » et les « balises » du monde. Ils voudraient à la fois rester une grande nation agricole, être une grande nation industrielle, et devenir une grande nation postindustrielle. Ils voudraient inonder la planète de leur maïs, de leur charbon, de leur acier, de leurs navires, de leurs chaussures et de leurs instituteurs, comme au bon vieux temps des colonies. Ils aimeraient sincèrement que leurs productions artistiques accèdent au rang de chefs-d'oeuvre universels, mais surtout sans emprunter le médium vernaculaire qui leur permettrait d'y parvenir.

Et surtout, en restant au coeur de nos petites préoccupations franco-françaises, si pittoresques et si romantiques, dans un monde global de plus de 6 milliards d'habitants (nous sommes déjà en l'an 2000, il est temps de se réveiller).

Les Français ne sont pas conservateurs, ils veulent bien de l'Europe, à condition qu'elle ne se fasse pas. Ils veulent bien parler de droits d'ingérence et de défense du monde libre, sauf quand il s'agit de dictateurs « amis », comme Mobutu ou Milosevic.

Les Français ne sont pas conservateurs. Ils aiment bien les Allemands, mais ils les trouvent arrogants depuis qu'ils se sont réunifiés (« Ah tu verrais ces putains de boches dans leurs BMW et leurs Mercedes en ex-Allemagne de l'Est, ils se comportent vraiment comme des conquérants - Ah bon, parce qu'ils n'ont pas vaincu ? »).

Les Français ne sont pas conservateurs. Dans la banlieue d'où je viens, le parti communiste gouverne la ville sans discontinuer depuis soixante-dix ans, un record qui donnerait des vertiges à tout petit baron local d'une ex-république populaire. Et cela sans même besoin de bourrer les urnes, disons pas massivement.

Non, vraiment, les Français ne sont pas conservateurs, ils sont la lumière du monde, la lumière des lumières, grâce à leur génie et à leur force d'innovation, Airbus-le-TGV-Ariane-Jean Dutourd-et-les Ponts-et-Chaussées, la France est pour longtemps encore la quatrième puissance économique du globe.

Car, très franchement, les Français ne sont pas conservateurs. Sans quoi, ils ne souhaiteraient pas à ce point au fond d'eux-mêmes que le monde change, c'est-à-dire ne change pas, ou plutôt qu'il change sans changer, en restant comme avant, voyons, peut-être même en revenant en arrière, c'est-à-dire changer, oui, mais en conservant notre bon terroir de France qui sent si bon la campagne, les vraies valeurs, tout ça.

Le futur ?

Oui, oui, le futur, mais en conservant l'école laïque obligatoire les ateliers nationaux de la SNCF, le CSA et Bernard Pivot à Brouillon de culture.

Internet, non, non, c'est une mode, d'ailleurs le Minitel fait aussi bien, même mieux, pour moins cher (discours véridique tenu aux USA par un jeune cadre français en vacances, j'en témoigne, je vous éviterais eut égard à sa dignité, la description de l'assistance).

L'Europe, oui, oui, mais il ne faut pas que nous devenions le Texas d'un grand état fédéral et impersonnel.

Quel dommage... Ah non, vraiment ?

Treize millions d'habitants et le tiers de notre PNB. C'est-à-dire environ zéro chômeur si on appliquait ici le modèle trop brutalement pour nos fragiles psychologies républicaines, c'est sûr.

Non, les Français ne sont pas conservateurs. D'ailleurs certains votent RPR/UDF, d'autres PS, d'autres FN, d'autres PC, d'autres écolos, d'autres MdC... En ce sens, tous ne veulent pas conserver la même chose, mais tous sont d'accord sur une : la mondialisation, c'est-à-dire le monde tout court, est un danger pour nos institutions, nos identités, nos cultures, nos valeurs, nos acquis sociaux, notre patrimoine historique.

En ce sens, donc, ils ne sont pas conservateurs, car ils sont devenus réactionnaires.

Astérix contre l'Univers, je me demande si Goscinny y aurait pensé.

Quant à la potion magique, nul doute que le breuvage sera amer, et les résultats navrants.


¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru :
Les Racines du mal, Gallimard.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.