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liath
par Jerome Charyn ¤
Traduction de Julie Hême
Sophie Estival LES Européens adorent New York : la silhouette de ses toits, prodige de dents de pierre et de verre, lyrique et violent comme la ville elle-même. Pour ma part j'affectionne peu les gratte-ciels. Ils sont très photogéniques, mais comme le dit le critique Lewis Mumford, c'est une architecture faite plus pour les anges et les aviateurs que pour les hommes et les femmes. J'ai grandi dans les barrios du Bronx, où il n'y a pas un gratte-ciel. Mes parents, immigrés russe et polonais, n'ont jamais vraiment pu comprendre l'Amérique. Ils ne parlaient pas la langue des Yankees, pouvaient à peine écrire une ligne. Je sentais l'expression d'un manque dans leurs visages... Un manque de quoi ? Peut-être de la culture d'un petit village russe dans la forêt avec ses chemins médiévaux. Leur Amérique, c'était moi, le garçon qui avait le don des langues. Il existe une superbe photographie de Diane Arbus qui me fait penser à la relation que j'ai avec mes parents. Elle s'intitule : Un géant juif avec ses parents, chez lui dans le Bronx, New York, 1970 et montre un homme et une femme ahuris qui regardent vers le plafond de leur séjour, vers ce royaume de leur fils, le géant juif, handicapé par son acromégalie, appuyé sur une canne.
Il doit se baisser afin que sa tête ne heurte pas le plafond. Ses cheveux sont frisés, il ressemble à David et Goliath. C'est le monstre du Nouveau Monde, un gratte-ciel de chair penché. Je suis ce même Goliath, même si je n'ai pas de canne et que mon acromégalie siège plus dans mon psychisme que dans mon corps. La danse immobile que décrit Diane Arbus sur la photo est bien la mienne. Je ne m'en étais jamais rendu compte jusqu'à ce que je visite l'Europe. J'avais alors trente six ans, je n'étais plus l'écolier ni l'étudiant en vacances. J'étais là pour affaire ; comme romancier faisant un travail de recherche sur un lieu spécifique : le barrio chino de Barcelone. C'est le quartier des vieux marins où je voulais situer les « Guzmanns », une tribu de souteneurs péruviens que j'avais inventé à l'origine, des marranos expulsés du Bronx par un inspecteur de police sans pitié. On m'avait dit que le barrio chino était ce qu'il y avait de plus proche du Bronx : pickpockets, putes, maquereaux et des voleurs qui vous découpaient les poches de pantalon pendant que vous vous baladiez sur les Ramblas. Il paraît qu'ils étaient si habiles qu'on ne s'en rendait compte qu'une fois rentré à son hôtel au moment de sortir ses pesetes. Peut-être étais-je sous la protection d'un magicien ; toujours est-il que mes poches étaient intactes chaque soir que je rentrais à mon hôtel. Le fait est que je n'avais aucune envie de rentrer à l'hôtel. J'ai marché, marché ; je me sentais une étrange parenté avec les marranos, un peu comme si je revenais chez moi. Le barrio chino n'était ni Kiev ni Moscou, ni quelque village des marais polonais, ce n'était pas non plus le Pérou. Cela ne m'a pas empêché de pleurer, pour quelque raison saugrenue, comme si tout ce qui m'avait manqué en Amérique, sans que je le sache, je le retrouvais ici, dans ces ruelles sinueuses. Cela n'avait rien à voir avec le mot « pittoresque ». Je voyais des murs détruits, des rats dans les égouts, mais je ne pouvais quitter des yeux les balcons qui ornaient chaque bâtiment, la couleur de certaines pierres rouges comme des racines ou le dedans d'une âme d'écrivain. Quand j'ai fini mes recherches, je suis rentré à Yankeeland avec le blues de Barcelone. J'avais goutté au Vieux Cont-inent, et je ne parle pas du croustillant de la paella catalane ou du riz noir à l'encre de poulpe (parfaite pour écrire des romans). Je pense plutôt à l'atmosphère des vieilles ruelles du quartier Gothique, aux deux bâtiments de Gaudi au dessus des Ramblas où ondulent de sublimes escargots vivants. Aucun gratte-ciel ne leur était comparable. Alors je suis devenu un « eurojunkie », j'ai visité Paris, Londres, Palerme, Rome qui, si elles n'avaient rien en commun avec les marais polonais ou la steppe russe, parvenaient tout de même à m'apaiser. C'est D. H. Lawrence qui m'a aidé à comprendre ce qui se jouait entre moi et le Vieux Continent. Il parlait de Benjamin Franklin, un des pères fondateurs de l'Amérique, homme au sens pratique qui a inventé le paratonnerre et qui croyait que les humains pouvaient se perfectionner par le biais de la propreté et de l'économie. Lawrence détestait Franklin, « ce démocrate utilitariste, sec et moral ». « L'âme d'un homme, disait Lawrence, est comme une vaste forêt, et tout ce que Franklin propose c'est un petit jardin de pavillon », perfectible comme le Nouveau Monde. « La partie de soi que l'on connaît », la seule que Franklin et L'Amérique considèrent, « ne sera jamais qu'une petite clairière au milieu de la forêt... des dieux, d'étranges dieux venus de la forêt parviennent jusqu'à cette clairière de la conscience et s'en retournent... Il nous faut avoir le courage de les laisser aller et venir. »
Mais le pays des gens perfectibles ne croit pas aux dieux inconnus. Sa mission est de nettoyer la forêt, de repousser l'inconnu. Peut-être que mes parents étaient de ces créatures des bois qui ne peuvent s'épanouir dans le monde de Franklin. Le discours de l'Amérique a toujours porté sur l'économie et le sens commun, comme une sorte d'arithmétique mentale et morale. Et moi, j'étais le Goliath que mes parents avaient engendré, le « golem » qui avait la langue américaine et l'empreinte de l'Europe. Je ne veux en aucun cas romancer l'Europe ; elle a tué beaucoup de ces créatures de la forêt, mais au moins quelques-uns de ces étranges dieux de Lawrence hantent toujours ses ruelles. Le Vieux Continent change, il ressemble plus à l'Amérique. Le modèle Américain gagne du terrain. Disneyland et MacDonald's. Le fast-food et le divertissement. Nous pouvons tous redevenir des enfants comme Mickey et mâcher notre Big Mac. Mais sachez qu'en revisitant Barcelone il y a quelques semaines, faisant des recherches pour un roman qui parle d'un homme qui déteste les Big Mac, je me suis rendu compte avec amusement que le MacDonald's des Ramblas était désespérement vide. Les Catalans avaient à la fois Mickey et leur propre version du fast-food : un sandwiche au thon sur une baguette avec des olives et des tomates que je pouvais trouver dans de nombreuses boutiques et manger dans ma chambre d'hôtel accompagné d'une bouteille d'eau minérale tout en regardant les flèches de la cathédrale de Barcelone, son clocher, ses pierres noires et ces hommes et femmes dansant une ronde sur la place avec toutes leurs affaires entassées au milieu. S'agissait-il d'une fête que je ne connaissais pas, d'un rituel catalan ? Peu importe, j'étais Goliath, je ne pouvais joindre la ronde.
¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : Isaac le mystèrieux, Gallimard
à paraître : La belle Ténébreuse de Biélorussie, Gallimard.