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Cette haine

de la France ?

Cette haine de soi !

par Salah Guemriche ¤


L'Algérie est endeuillée, l'Algérie endeuille la France ; le silence ne paye pas.


Jean-Denis Philippe
Illustrations Jean-Denis Philippe

De nombreux articles de la nouvelle Constitution sont violemment dénoncés par l'opposition laïque, laquelle y voit une contradiction flagrante avec la volonté affichée par le pouvoir de lever « les obstacles qui entravent l'épanouissement de la personne humaine ». L'article le plus critiqué est l'article 2 : « L'islam est la religion de l'Etat », complété par l'article 9 : « Les institutions s'interdisent les pratiques contraires à la morale islamique ». Les articles 29 et 31 pourraient ainsi se révéler incompatibles avec une certaine conception de la «morale islamique ».
Jean-Denis Philippe
Article 29 : « Les citoyens sont égaux devant la loi, sans que puisse prévaloir aucune discrimination pour cause de naissance, de race, de sexe, d'opinion ». Article 31: « Les institutions ont pour finalité d'assurer l'égalité en droits et devoirs de tous les citoyens et citoyennes en supprimant les obstacles qui entravent l'établissement de la personne humaine ». En fait, le texte présente tous les éléments sur lesquels pourrait déjà s'appuyer un projet de république islamique. Outre l'article 2 déjà cité, l'article 71 précise : « Le président de la République prête serment dans les termes suivants : "(...) Je jure par Dieu Tout-Puissant de respecter et de glorifier la religion islamique (...)." Et l'article 178 stipule : "Toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte (...) à l'islam en tant que religion de l'Etat, à l'arabe comme langue nationale et officielle". »


Jean-Denis Philippe


LA nouvelle Constitution algérienne, adoptée par le référendum du 28 novembre 1996, va donner au président Zéroual les moyens de mettre fin aux conflits fratricides qui minent depuis cinq ans le pays. Comment en douter, avec des performances pareilles : 84,60 % de « oui », pour un taux de participation de 79,78 % !

Un satisfecit qui m'oblige à faire deux constats.

L'accès à la radio et à la télévision, les seuls médias à la portée des « masses laborieuses » - composantes déterminantes du corps électoral -, a été systématiquement refusé à l'opposition. Le jour de la consultation, les forces de l'ordre ont eu l'obligeance d'orienter la presse vers les bureaux de vote les plus « sûrs » ou les moins désertés, dans des quartiers dont on avait pris auparavant le soin d'« encourager » les habitants à sortir... Ce référendum soulève également quelques questions : parmi les électeurs qui se sont exprimés, combien ont eu entre les mains les 182 articles de ladite Constitution ? Combien sont-ils, analphabètes ou illettrés, à avoir voté dans l'ignorance totale de ses subtilités dialectiques ? Combien de pères et de fils auront voté, sans procuration, en lieu et place de leurs épouses, filles, mères et soeurs ?

Ce « oui » prétendument massif aura-t-il pour autant un quelconque effet sur la pomme de discorde ? Au mieux, il ne servira, encore une fois, qu'à greffer sur le fruit corrompu une peau consensuelle factice, alors que le « ver » continue de ronger le fruit. Depuis l'indépendance, et jusqu'à son agonie mille fois annoncée, cette cellule véreuse nommée « FLN », qui a investi notre inconscient collectif, reste le legs le mieux partagé des Algériens, toutes tendances confondues. Y compris ceux-la mêmes qui, sous l'étiquette « démocrate » ou « intégriste », l'ont combattu et qui, à force de le combattre ou pour mieux le combattre, se sont mis à le singer dans sa langue de bois, ou à le surpasser dans ses forfaits.

Le FLN post-indépendance est au citoyen algérien ce que le Front national est à la démocratie française : à la fois sa mauvaise conscience et son alibi. Et c'est la conjonction de l'une et de l'autre qui portent souvent chacun de nous, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, à faire de l'autoritarisme et de l'intolérance, comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir. Elle est là, toute la force occulte de ce régime plus que trentenaire ; il est là, foncièrement, le malheur de l'Algérie ; et là, son péché originel. Si, en islam, cette notion de « péché originel » n'existe pas, nos colons indigènes nous l'auront en tout cas inventée.

Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant qu'une communauté ou une catégorie constitutive de la nation (les Berbères, les femmes) subissent encore un bannissement institutionnel (l'une, dans sa langue ; l'autre, dans son intégrité), sans que la conscience nationale s'en estime bafouée. Ainsi, durant trente-quatre ans, nos « chefs historiques » n'auront fait, avec tout de même un il timoré du côté du FMI, que prendre la succession des maîtres d'hier. L'envergure en moins, et l'impunité en plus. Une seule préoccupation citoyenne les anime, et c'est celle qui les pousse à chaque consultation à nous prouver que « mascarade » est bel et bien un mot d'origine arabe de maskharat : farce, parodie, travestissement.

Si « l'Algérie est une et indivisible », sa culture est pourtant plurielle : elle est arabe, elle est islamique, elle est berbère. Et, osons rompre le tabou des tabous : elle est même française ! Dieu merci, l'éclipse d'une culture ou d'une langue ne se décrète pas comme un rapatriement, n'en déplaise aux gardiens du temple qui font de l'arabe, déjà « langue nationale et officielle », un instrument d'hégémonie et une langue de droit divin. C'est d'ailleurs la même volonté d'hégémonie qui fait rêver les intégristes, et les pousse à exporter leur barbarie « au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ». Un Dieu qui autoriserait que des innocents paient, chez eux comme chez nous, pour une guerre qui a cessé voilà trente-quatre ans d'être la leur, comment un tel Dieu, dans sa logique de Tout-puissant, peut-il se laisser qualifier de « miséricordieux » ? Croit-on s'attaquer à la nomenklatura mafieuse d'Alger en égorgeant un journaliste ou un adolescent à Blida, ou en faisant exploser des bombes à Paris ?

Pourtant, rarement la politique algérienne de la France aura été si prudente, si feutrée que ces derniers mois. Et rarement la presse française aura été aussi distante, aussi frileuse dans ses commentaires. Il semblerait même qu'une consigne occulte, qui nous renvoie aux temps de l'ORTF et de la presse à papa, invite depuis la rentrée les instances décisionnaires de l'édition et des médias à mettre, dans leurs productions, un bémol sur la crise algérienne. Une telle consigne aurait-elle été dictée par des raisons objectives (des menaces, des actions annoncées ?). Si tel était le cas, et puisque, force est de le constater, la consigne a été relativement suivie, comment expliquer ce retour à la violence, qui est loin d'arranger les « affaires diplomatiques » de la chefferie islamiste ?

Que la piste du GIA se confirme ou non dans l'attentat de Port-Royal, une question en appelle une autre : que veut-on faire payer à la France ? Son passé colonial ? Son soutien constant au régime algérien ? Sa confirmation de fille aînée de l'Eglise ? Sa volonté récemment affirmée non plus d'intégration mais d'assimilation qui ferait des enfants de l'im-migration de petits « in-croyants » ? Autant d'obsessions qui font de la France l'idéal bouc-émissaire : si l'Algérie est devenue ce qu'elle est, si elle a raté son indépendance, si cette indépendance a accouché d'un monstre fratricide, c'est la faute à la France ! Et nous ne nous sommes jamais demandé, nous autres Algériens, si ce n'était pas notre faute à nous, que la France ait été la France : celle qui nous a colonisés, qui nous a exploités, qui nous a « infligé » sa langue, qui nous a fabriqué de toutes pièces des « chefs historiques ». Au lieu de cela, nous attribuons nos échecs à ce pays, comme si nous n'avions pas encore réussi à faire notre deuil, non plus de la colonisation, mais de celle qui reste pour les uns l'arrogante puissance coloniale, et pour les autres l'innommable marâtre-patrie : la France ! D'où une nouvelle offensive en Algérie, chez les islamistes comme chez les serviteurs de l'État, contre tout ce qui rappelle l'Hexagone : sa langue, sa « culture décadente », et le danger qu'elles font peser sur les « valeurs arabo-islamiques »...

En quoi, donc, est-ce une menace pour l'identité nationale que notre jeunesse sache lire Zola ou Le Clézio ou la Déclara-tion universelle des droits de l'homme dans le texte ? En quoi est-ce une hérésie que de chercher à pénétrer les arcanes de la logique cartésienne, à déceler ses limites et ses contradictions afin justement d'en préserver nos schémas de pensée et même nos choix économiques et technologiques ? La question est posée à nos gouvernements comme à nous autres, intellectuels évaporés, qui, par démission, compromission ou angélisme, leur avions cédé bien trop vite le terrain des « intérêts supérieurs de la nation «.

De tous ces forfaits sanglants, qui continuent d'associer dans la tragédie nos deux peuples, il est temps de voir les causes ailleurs que dans nos relations historiques passionnelles, et d'interroger ce qu'il faut bien appeler les agents pathogènes qui régissent les rapports des Algériens avec eux-mêmes ! Sans perdre de vue que, même dans ces rapports-là, la France joue à son insu un rôle catalyseur : comme si, sans la haine de la France ou sans l'amour de la France, certains Algériens n'existeraient plus. Seulement, exprimer votre amour à la marâtre (un amour né, historiquement, d'une effraction, ne l'oublions pas), votre orgueil en prend un coup. Alors que la haine...


¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru :
Un amour de Djihad, Balland.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.