LA
nouvelle Constitution algérienne, adoptée par le référendum
du 28 novembre 1996, va donner au président Zéroual les moyens de
mettre fin aux conflits fratricides qui minent depuis cinq ans le pays. Comment
en douter, avec des performances pareilles : 84,60 % de « oui », pour
un taux de participation de 79,78 % !
Un satisfecit qui m'oblige à faire deux constats.
L'accès à la radio et à la télévision,
les seuls médias à la portée des « masses laborieuses »
- composantes déterminantes du corps électoral -, a été
systématiquement refusé à l'opposition. Le jour de la
consultation, les forces de l'ordre ont eu l'obligeance d'orienter la presse
vers les bureaux de vote les plus « sûrs » ou les moins désertés,
dans des quartiers dont on avait pris auparavant le soin d'« encourager »
les habitants à sortir... Ce référendum soulève également
quelques questions : parmi les électeurs qui se sont exprimés,
combien ont eu entre les mains les 182 articles de ladite Constitution ? Combien
sont-ils, analphabètes ou illettrés, à avoir voté
dans l'ignorance totale de ses subtilités dialectiques ? Combien de pères
et de fils auront voté, sans procuration, en lieu et place de leurs épouses,
filles, mères et soeurs ?
Ce « oui » prétendument massif aura-t-il pour autant un
quelconque effet sur la pomme de discorde ? Au mieux, il ne servira, encore une
fois, qu'à greffer sur le fruit corrompu une peau consensuelle factice,
alors que le « ver » continue de ronger le fruit. Depuis l'indépendance,
et jusqu'à son agonie mille fois annoncée, cette cellule véreuse
nommée « FLN », qui a investi notre inconscient collectif,
reste le legs le mieux partagé des Algériens, toutes tendances
confondues. Y compris ceux-la mêmes qui, sous l'étiquette « démocrate
» ou « intégriste », l'ont combattu et qui, à force
de le combattre ou pour mieux le combattre, se sont mis à le singer dans
sa langue de bois, ou à le surpasser dans ses forfaits.
Le FLN post-indépendance est au citoyen algérien ce que le
Front national est à la démocratie française : à la
fois sa mauvaise conscience et son alibi. Et c'est la conjonction de l'une et de
l'autre qui portent souvent chacun de nous, dans sa vie publique comme dans sa
vie privée, à faire de l'autoritarisme et de l'intolérance,
comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir. Elle est là,
toute la force occulte de ce régime plus que trentenaire ; il est là,
foncièrement, le malheur de l'Algérie ; et là, son péché
originel. Si, en islam, cette notion de « péché originel »
n'existe pas, nos colons indigènes nous l'auront en tout cas inventée.
Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant qu'une communauté
ou une catégorie constitutive de la nation (les Berbères, les
femmes) subissent encore un bannissement institutionnel (l'une, dans sa langue ;
l'autre, dans son intégrité), sans que la conscience nationale
s'en estime bafouée. Ainsi, durant trente-quatre ans, nos « chefs
historiques » n'auront fait, avec tout de même un il timoré du
côté du FMI, que prendre la succession des maîtres d'hier.
L'envergure en moins, et l'impunité en plus. Une seule préoccupation
citoyenne les anime, et c'est celle qui les pousse à chaque consultation à
nous prouver que « mascarade » est bel et bien un mot d'origine arabe
de maskharat : farce, parodie, travestissement.
Si « l'Algérie est une et indivisible », sa culture est
pourtant plurielle : elle est arabe, elle est islamique, elle est berbère.
Et, osons rompre le tabou des tabous : elle est même française !
Dieu merci, l'éclipse d'une culture ou d'une langue ne se décrète
pas comme un rapatriement, n'en déplaise aux gardiens du temple qui font
de l'arabe, déjà « langue nationale et officielle », un
instrument d'hégémonie et une langue de droit divin. C'est
d'ailleurs la même volonté d'hégémonie qui fait rêver
les intégristes, et les pousse à exporter leur barbarie « au
nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ». Un Dieu qui
autoriserait que des innocents paient, chez eux comme chez nous, pour une guerre
qui a cessé voilà trente-quatre ans d'être la leur, comment
un tel Dieu, dans sa logique de Tout-puissant, peut-il se laisser qualifier de «
miséricordieux » ? Croit-on s'attaquer à la nomenklatura
mafieuse d'Alger en égorgeant un journaliste ou un adolescent à
Blida, ou en faisant exploser des bombes à Paris ?
Pourtant, rarement la politique algérienne de la France aura été
si prudente, si feutrée que ces derniers mois. Et rarement la presse française
aura été aussi distante, aussi frileuse dans ses commentaires. Il
semblerait même qu'une consigne occulte, qui nous renvoie aux temps de
l'ORTF et de la presse à papa, invite depuis la rentrée les
instances décisionnaires de l'édition et des médias à
mettre, dans leurs productions, un bémol sur la crise algérienne.
Une telle consigne aurait-elle été dictée par des raisons
objectives (des menaces, des actions annoncées ?). Si tel était le
cas, et puisque, force est de le constater, la consigne a été
relativement suivie, comment expliquer ce retour à la violence, qui est
loin d'arranger les « affaires diplomatiques » de la chefferie
islamiste ?
Que la piste du GIA se confirme ou non dans l'attentat de Port-Royal, une
question en appelle une autre : que veut-on faire payer à la France ? Son
passé colonial ? Son soutien constant au régime algérien ?
Sa confirmation de fille aînée de l'Eglise ? Sa volonté récemment
affirmée non plus d'intégration mais d'assimilation qui ferait des
enfants de l'im-migration de petits « in-croyants » ? Autant
d'obsessions qui font de la France l'idéal bouc-émissaire : si
l'Algérie est devenue ce qu'elle est, si elle a raté son indépendance,
si cette indépendance a accouché d'un monstre fratricide, c'est la
faute à la France ! Et nous ne nous sommes jamais demandé, nous
autres Algériens, si ce n'était pas notre faute à nous, que
la France ait été la France : celle qui nous a colonisés,
qui nous a exploités, qui nous a « infligé » sa langue,
qui nous a fabriqué de toutes pièces des « chefs historiques ».
Au lieu de cela, nous attribuons nos échecs à ce pays, comme si
nous n'avions pas encore réussi à faire notre deuil, non plus de
la colonisation, mais de celle qui reste pour les uns l'arrogante puissance
coloniale, et pour les autres l'innommable marâtre-patrie : la France !
D'où une nouvelle offensive en Algérie, chez les islamistes comme
chez les serviteurs de l'État, contre tout ce qui rappelle l'Hexagone :
sa langue, sa « culture décadente », et le danger qu'elles font
peser sur les « valeurs arabo-islamiques »...
En quoi, donc, est-ce une menace pour l'identité nationale que notre
jeunesse sache lire Zola ou Le Clézio ou la Déclara-tion
universelle des droits de l'homme dans le texte ? En quoi est-ce une hérésie
que de chercher à pénétrer les arcanes de la logique cartésienne,
à déceler ses limites et ses contradictions afin justement d'en préserver
nos schémas de pensée et même nos choix économiques
et technologiques ? La question est posée à nos gouvernements
comme à nous autres, intellectuels évaporés, qui, par démission,
compromission ou angélisme, leur avions cédé bien trop vite
le terrain des « intérêts supérieurs de la nation «.
De tous ces forfaits sanglants, qui continuent d'associer dans la tragédie
nos deux peuples, il est temps de voir les causes ailleurs que dans nos
relations historiques passionnelles, et d'interroger ce qu'il faut bien appeler
les agents pathogènes qui régissent les rapports des Algériens
avec eux-mêmes ! Sans perdre de vue que, même dans ces rapports-là,
la France joue à son insu un rôle catalyseur : comme si, sans la
haine de la France ou sans l'amour de la France, certains Algériens
n'existeraient plus. Seulement, exprimer votre amour à la marâtre
(un amour né, historiquement, d'une effraction, ne l'oublions pas), votre
orgueil en prend un coup. Alors que la haine...