Le jardin exaucé
par Catherine Laroze ¤
Marie Bertrand VOUS marchez dans la ville, dans un labyrinthe de pierre, le dédale des perspectives fuyantes, des tours vertigineuses, des autoroutes planétaires. Vous vous sentez seul, pourtant, pris dans les mailles toujours plus serrées de ces corps d'acier qui vous frôlent en hurlant, des regards opaques qui vous croisent, des mains qui s'élèvent, implorantes, jusqu'à vous.
Vous rêvez d'émotions au présent, de langueurs, de torpeurs, de colères, de couleurs, de désirs, mais vos sens, agressés, se sont calfeutrés au plus profond de vous, prostrés dans l'attente d'un improbable printemps.
Alors même que vous sembliez vous résigner, une onde puissante, végétale, brisant le voile aigu de l'air, vient de vous atteindre en plein cur, vous coupant le souffle. Vous vous arrêtez, choqué, méfiant. Cela vient de là, de cette porte étroite, une fissure, dérobée , entre deux murailles de marbre.
Vous vous approchez, hésitant comme un enfant pris en faute, curieux aussi. Parvenu à la lisière, vous l'apercevez alors. C'est un jardin. Plus que cela, c'est une forêt immense, une île peuplée d'arbres, de lumières et d'ombres, de chaleur et de fraîcheur, une mer profonde , mystérieuse.
Vous ne savez que faire. Dehors la ville s'époumone et tempête , tentant de vous retenir. Mais on vient de vous faire un signe. C'est une allée, étroite, droite, confiante, un de ces chemins légers, sans pesanteur qui fend avec douceur l'espace, sûr de son destin. Vous vous y engagez.
Celui-ci vous dépose bientôt au centre d'une clairière. Etourdi par la vivacité de l'air, désorienté par les multiples directions qui s'offrent à vous en une infinité de points de vue, vous cherchez, tout naturellement, un appui. Un arbre, vaste et généreux comme une demeure végétale, vous offre alors son épaule solide.
Tout contre lui, vous vous appuyez , engourdi. Bercé par le mouvement lent, profond, régulier de la sève qui parcourt et nourrit l'arbre, votre cur s'apaise, et votre respiration, et tout votre être enfin. Sous la tiédeur irradiant de l'arbre vos membres s'assouplissent, votre peau redevient tactile, sensible, tandis que sous vos mains l'écorce tressaille et vous révèle ses rugosités, son velours le plus intime.
Adossé à l'arbre , uni à lui jusque dans les moindres parcelles de votre corps, vous sentez le jardin se rassembler en vous. Vous êtes devenu le réceptacle des feulements, des piaillements, des bruissements, des tiédeurs, des brises qui le peuplent. De cette palette sensible, d'une richesse égale, se dégage pourtant, claire, précise, une odeur, qui force les résistances de votre mémoire , l'odeur amère et sans rémission du buis.
Vous vous souvenez : vous êtes dans un jardin blanc de soleil, un très vieux jardin, dru , touffu. Vous êtes assis dans l'herbe non loin de votre mère. Dans vos mains vous tenez une rose que vous venez d'arracher aux doigts noueux d'un buis. De partout s'élève un fort parfum végétal. Vous marchez vers elle. Elle porte une robe bleue, d'où s'échappent ses bras dorés. Elle est belle. Alors même que vous lui offrez cette fleur, son visage, son être tout entier s'étirent dans un sourire qui vous soulève de terre, vous emporte vers l'infini. Vous vous jettez, vous vous enfouissez en elle, sous le couvert de l'odeur lancinante du buis.
Un choc vous soustrait à votre rêverie. Un ballon ? Oui , bien sûr ! Le voilà ton ballon. Il doit avoir cinq ans, l'âge que vous aviez alors, son regard est d'un bleu âpre et sauvage.
Un banc vous recueille, chaviré. Une reine de pierre, le visage auréolé de feuilles vous sourit mystérieusement. Ces souvenirs, ces odeurs vous ont tourné la tête. Non loin de là, sur le bassin, les voiles blanche glissent, obliques comme des mouettes, à la surface de l'eau, comme toujours.
Il est tard , le ciel a viré au violet. A pas lents les promeneurs rejoignent la ville. Il vous faut partir maintenant. Mais ce n'est pas grave , le jardin a eu le temps de pousser ses racines tout au fond de votre âme. Il est là maintenant en vous, qui croît sur le terreau de vos souvenirs, pousse ses branches dans votre âme, et fait de vous l'homme le plus heureux du monde.