Destination



Un samedi soir

à Johannesburg

par Henri Deville ¤


Johannesburg. Afrique du Sud..... Un monde anarchique où la peur est souveraine.
Une ville sans foi ni loi consciencieusement ignorée par les tours opérators.


Mel
Mel


MOIS de janvier, un samedi après-midi, plein centre ville. Vous déboulez de l'autoroute M1 avec votre voiture de location, il fait chaud. Vous vous engagez sur Market street parce que c'est le jour du marché. Bonne idée, mais ne vous attendez pas à voir la carte postale « blancs et noirs - tous unis ». Non ! Partout autour de vous, que des blacks. Tous les blancs ont quitté la ville, réfugiés derrière les grilles de leurs propriétés, les noirs ont pris la place. Ils sont chez eux, ils sont les maîtres. Ils déambulent devant votre voiture, en trottinant, en s'interpellant, Market street est redevenu un village africain mais il y manque la sérénité, la nonchalance. Car dès votre apparition, l'atmosphère s'électrise, ça devient tendu. On vous mate. Méchamment. C'est palpable. Est-ce de la crainte ? De la curiosité ? de la provocation ? Un peu de tout ça. Alors, on ne s'arrête pas, on continue. On conduit, l'air détaché. On respire fort.

Le marché se fait sur le trottoir. Derrière les vendeurs de gamelles et de bidons s'alignent un nombre incroyable de boutiques à l'état de ruines. Celles encore debout sont cadenassées sur deux rangés de barreaux, les carreaux cassés tiennent compagnie aux planches en contre-plaqué. Pas très loin, l'Holiday Inn est à vendre. Il a encore de jolies fenêtres bleu-chromées (pour combien de temps ?), il est en forme de morille. Mais qui voudrait acheter cette magnifique vérrue au milieu d'un si vilain visage ? Allons, roulez ! Market street n'est qu'un début.

Au croisement de Nugget street, prenez sur la gauche. Vous allez au Royal Park Hotel, à l'angle de Plein street, où vous avez rendez-vous avec le concierge de votre hôtel qui vous a aimablement proposé de vous servir de tour operator. Le Royal Park Hotel est là, devant vous, mais l'entrée est introuvable. Il y a bien un perron sur la face nord du bâtiment, mais l'attroupement en haut des marches est assez dissuasif. Comme on ne va pas passer la nuit dans la voiture, garez-vous sur Nuggest street et entrez par une porte isolée au dessus de laquelle flashe un néon Guinness beer.

La salle est immense et comme ne l'indique aucune pancarte, c'est un bar. Au fond, derrière les tables de billard, se dessine un bout de comptoir. Il est bizzarement fait, il suit un couloir pour replonger dans une autre pièce. L'endroit est désert, trois poivrots regardent un match de football à la télé. Le patron avec qui vous engagez la conversation a des origines françaises. Ça vous fait plaisir de l'apprendre parce qu'après la deuxième bière, vous ne comprenez toujours rien à ce qu'il vous raconte. Tout juste si vous saisissez que l'hôtel est bien au-dessus de votre tête, qu'il faut juste un peu forcer l'entrée. Alors vous réglez vos consommations, saluez les poivrots qui vous ont tout juste accordé un rot, puis, sortez. Dehors, le soir est tombé et bizarrement, la tension aussi. Vous vous sentez moins observé, tout semble redevenu normal. Alors, on s'enhardit. La nuit, tous les chats sont gris.

L'hôtel. Entrée nord. Vous montez les marches en pierre, passez sous le portique d'un détecteur de métaux. Une fouille systématique vous laisse le temps d'apprécier la décoration du hall d'entrée, un comptoir avec une caisse enregistreuse derrière des barreaux. Des gros. Ne perdez pas trop de temps, ça pousse derrière. Enfilez un des couloirs qui se présente devant vous et allez jusqu'au bout. Vous croisez un grand nombre de bandits manchots avant d'atterrir dans une salle éclairée au néon. Un croupier vous attend, devant lui, une table de jeu. Et oui ! L'hôtel est devenu un énorme tripot avec chemin de fer, roulette, baccara et putes. Putes ? Parce que des putes, il y en a. Faites demi-tour et prenez le couloir de gauche, dans le lobby, vous allez vite vous rendre compte que les demoiselles que vous croisez (toutes noires) ne sortent pas du Couvent des oiseaux. Elles sont accoudées à un bar et elles michetonnent comme en pleine rue. Dur de boire sa bière devant le regard désabusé du barman. Et puis, si on veut monter, pas de problème. Il y a les chambres et l'ascenseur pour ça. Avec une caisse enregistreuse pour les amoureux, un service d'ordre pour les récalcitrants. Il n'y a qu'à payer et hop ! Aux étages. Directement. Le Royal park Hotel est aussi un immense lupanar, un bordel déclaré au su et à la vue de tout le monde. Incroyable. Comme votre rencard avec le concierge de de l'hôtel est tombé à l'eau, glanez quelques renseignements avec un routier de passage. Il est blanc, comme la majeure partie de la clientèle, il vous apprend que la ville est réellement dangereuse (vous vous en doutiez), que les blacks risquent de vous poser des problèmes et que le seul moyen de les éviter, c'est d'être avec une pute. Vous feignez la surprise, vous prenez une pute. Et vous voilà reparti à la découverte de la ville. Avec votre pute. Et votre auto.

Une fois quitté le Royal Park Hotel, je vous conseille d'essayer The Tavern, un club qui se trouve à l'angle de Twist et de Bree, au premier étage d'un petit immeuble. Vous pouvez laisser votre voiture dans la rue, il y a de la place. Grimpez l'escalier en béton et poussez la porte. Vous découvrez une grande salle moquettée avec tables basses, divans et tabourets, séparée du bar laqué crème par une rangée de colonnes en bois de la même couleur. A votre arrivée, la musique risque de s'arrêter, mais dès que votre passe-droit se présente (votre amie noire), tout rentre dans l'ordre et vous pouvez consommer. Asseyez-vous sur les coussins en peau de zèbre, commandez des boissons, le serveur vous assure que vous êtes le bienvenu. C'est toujours vrai quand il s'agit de payer. J'ai dit que la musique pouvait s'arrêter à votre arrivée car il y a un groupe sur la petite scène , en face de l'entrée. Ils sont quatre, ils viennent du pays et jouent une espèce de jazz mixé à un rythme tribal. C'est original. Le chanteur est possédé par son harmonica, il roule des yeux fous et donne l'impression d'invoquer on ne sait trop quel dieu. Ça n'arrange pas l'ambiance qui est franchement étrange, on se croirait en train d'assister à un rituel auquel on ne serait pas convié.

Il est onze heures et toujours très peu de monde. Le public est black et clairsemé, il vous observe. Vous finissez par avoir l'impression que l'attraction c'est vous et non pas la musique. C'est désagréable. Bien ! Réglez l'addition (pas chère) et reprenez le chemin de la rue.

Si un sandwich vous tente, vous avez la possibilité d'en acheter un juste en bas du club. C'est une petite roulotte en tôle ondulée, avec des couleurs vives mais un peu passées. Le black qui tient cette gargotte fait des hot-dog de toute beauté. Une belle saucisse genre toulousaine, bien juteuse, cuite sur un barbecue rudimentaire et assaisonnée avec une moutarde à vous arracher le fondement. Un régal ! N'hésitez pas à arrêter la cuisson parce que le cuistot n'y voit pas bien.

En continuant , balladez-vous à pieds, mais évitez le bistrot assez mal éclairé sur Twist, à l'angle de Bree. Des blancs y ont balancé une grenade la semaine précédente, vous risqueriez d'être déçu par l'accueil. Si malgré tout vous avez des envies de bière ou d'autres produits psychotropes (il y en a beaucoup) n'oubliez pas que vous avez votre joker. Votre grande black montée sur talons aiguilles peu très bien vous dépanner et aller chercher tout ce que vous réclamez.Vous la verrez sortir de votre voiture de location (que vous n'aurez pas oublié de récupérer) et traverser la rue dans un déhanchement lascif qui, si vous n'avez pas perdu votre sens de l'humour, vous fera rigoler. Les emplettes terminées, allez faire un tour sur les hauteurs, vers Hillbrow, le quartier chaud (drôle, non ?). C'est tout ce qui reste à faire. Quelques néons allumés, quelques cinémas encore ouverts, quelques sex shops... les derniers noirs encore dans la rue, la peur vissée au ventre.


¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru :
Sans effort, Florent Massot.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.