Fêtes, festins, festons
par Tolra ¤
Le quatrième centenaire de Descartes en l'université du même nom.
UN quart de siècle fête quatre cent ans. Sur les débris de l'université de Paris émiettée par la contestation de 68, se ramassa en 1971 un ensemble pluridisciplinaire axé sur les savoirs concernant l'espèce humaine. En un temps qui proclamait l'évanescence du sujet et qui célébrait l'éloge de la folie, cet ensemble naissant osait s'affirmer à contre-courant : il se plaça sous l'égide du champion des idées claires et distinctes, de l'inventeur du cogito ; il s'attribua le nom d'Université René-Descartes.
Jeune fille de 25 ans, cette université se devait de célébrer la naissance de son rôle-titre il y a exactement 400 ans. Un colloque inaugura les fêtes au grand amphithéâtre de l'ancienne École de Médecine.
Le 10 décembre y fut gravement disséqué Descartes, un gamin fragile à qui le collège de La Flèche accorde lever tardif et chambre particulière. Il en garde toute sa vie l'habitude de travailler au lit ou couché sur un poêle, malheureux génial que ses cauchemars acculent à la philo, sans qu'on puisse savoir si le melon qui l'obsède est le sein de sa mère ou le globe du monde; excellent physicien de la réfraction, il se montre moins bon ailleurs avec le tourbillon de ses météores et ses animaux machines. Mais il a donné une belle métaphore du savoir dans ce palmier devenu l'emblème de « son » université, avec pour racines la métaphysique, pour tronc la physique, et pour rameaux la mécanique, la morale et la médecine.
Ce qui nous ramène à cet amphi où, du dernier étage, la vérité paraît piégée dans un puits, tandis qu'Hippocrate en fresque préside l'assemblée des médecins à travers l'histoire, avec deux inscriptions : une française incitant le prince à décorer ceux qui « étanchent le sang consacré à la défense de la patrie » ; une latine vantant le progrès, car autrefois les amphithéâtres servaient à tuer les hommes ; aujourd'hui ils servent à prolonger leur vie.
Le lendemain soir, réception des 6 savants étrangers qui seront fait docteurs honoris causa le lendemain.
Le 12 décembre après-midi, branle-bas de combat au grand amphithéâtre de la Sorbonne : derrière les massiers portant, gourdins éventuels, les emblèmes d'argent des diverses disciplines, se pressent pour la remise des doctorats et la distribution de prix étudiants. Comme le fait remarquer Mme le Recteur, elle-même en violet, le jaune d'or des lettres et sciences humaines y contraste avec l'écarlate des juristes et le rouge sang des médecins; les étrangers sont, les uns plus austères, les autres plus rutilants, l'un d'eux arborant des peaux de panthère et une inscription en chinois. La synthèse des couleurs est opérée par le recteur turc d'Istanbul, vêtu d'une gandoura de satin d'un blanc éclatant; tout près de lui, en contraste, le vice-président étudiant de l'université n'exhibe qu'une robe toute noire à rabat blanc sous une faluche d'un autre âge.
A tour de rôle, chaque nouveau docteur a droit à son éloge par un collègue français qui lui sert de parrain ; toute l'assemblée se lève ensuite tandis que le Président remet son parchemin et une médaille au récipiendaire. Cérémonie monotone ? Non, lorsqu'on y apprend que se trouvent là le découvreur du prion de la vache folle, l'inventeur de la médecine foetale, ou tel pèlerin de l'Europe universitaire...
Au reste, comment s'ennuyer sous les festons d'une coupole qui, depuis la nuit inaugurale du 4 août 1889, offre en médaillons les cinq facultés sous la forme de géantes aux appâts plantureux ? Tandis que siège là, sur un bloc de marbre, la Sorbonne en personne impassible, une ferveur sensuelle couve sous la légende, qui, pour le béotien veut expliciter l'allégorie peinte. A l'extrême droite, la Physique entr'ouvre ses voiles devant un essaim de jeunes gens qui lui présentent la flamme de leur électricité. La Poésie est incarnée par les Muses éparses en diverses attitudes sur le gazon. L'Histoire fouille des entrailles, les Sciences exhibent leurs attributs...
Les volutes et ruissellements de la Toccata de Debussy annoncent la phrase finale : cinq étudiants de cinq disciplines majeures, après avoir subi l'éloge de leurs professeurs, reçoivent un chèque -ou plutôt quatre étudiantes et un seul mâle. Les filles sont charmantes et le gars champion de natation et futur prof de gym. C'est ce qu'on appelle faire un effort de représentation. Le Président nous rappelle que les caisses sont vides, sur quoi la contralto entonne la Chanson Bohème de Carmen, où il n'y a plus qu'à se laisser emporter et à s'enivrer : tout s'achève donc par un buffet.
¤ Professeur à l'université Paris V
Dernier ouvrage paru : Fugue en Sorbonne mineur, Jean-Paul Jisserot.