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Cyril Mariaux |
LE
BOSSU
de Notre-Dame ? Comment refuser cela à mon neveu ? Huit ans,
cheveux blonds, yeux bleus, quelque chose de grave et de lumineux dans le regard
comme chez tous les enfants qui savent que les jeux et les plaisirs sont des
choses sérieuses : une partie de foot, une séance de Mortal Kombat
sur console, le choix d'un Power Ranger ou un concours de gros mots.
Quasimodo, d'ailleurs, il connaît déjà. Comme d'Artagnan
ou Ulysse, il y a belle lurette que les dessins animés de la télé
ont annexé les grandes figures de l'imaginaire collectif et acclimaté
leurs archétypes. Je ne sais pas si je dois m'en réjouir. Les bons
jours, je me dis que cela prouve la force invincible de la littérature
qui s'impose partout, même sur la pellicule colorée à usage
des mômes téléphages. Les mauvais, je maudis le manque
d'imagination des concepteurs, leur cynisme commercial dans le pillage souvent
iconoclaste. A huit ans, moi, je ne connaissais pas encore Quasimodo. Le seul
exemple de monstre gentil que j'avais à ma disposition, c'était
Casimir. Mais mon neveu m'explique que Casimir n'est plus qu'un « has-been »
sympa qui erre dans les limbes des chaînes câblées.
Trouver, pour le Bossu, une salle et un horaire ne sera pas particulièrement
difficile. J'avais peur, pourtant, que le miracle annuel de Saint-Walt Disney ne
provoquât l'afflux innombrable des pèlerins comme à Fatima
ou à Lourdes. Mais non, dans ce complexe multi-salles, les choses ont été
bien faites : trois salles sur 14 et un début de séance à
chaque heure entre 11 heures du matin et 10 heures du soir. Il faudrait vraiment
de la mauvaise volonté pour ne pas communier et faire ses dévotions
à ce nouveau culte. Dans les conseils d'administrations des entreprises,
on appelle ça une minorité de blocage... Il y a quand même,
malgré tout, une foule assez conséquente devant les caisses. Pas
besoin d'avoir fait un stage aux Renseignements Généraux pour
estimer que la proportion est à peu près d'un adulte pour cinq ou
six enfants. Alors de deux choses l'une : ou ce que l'on nous raconte sur la dénatalité
est faux et les Français sont un peuple de familles nombreuses, ou
certains se dévouent pour les voisins...
Pour patienter, mon neveu et moi, nous regardons l'affiche du film. Quelque
chose me choque, sans que je sache quoi. Mon neveu, lui, n'a pas l'air de
remarquer quoi que ce soit. Il est déjà fasciné, déjà
pris par ce désir de tous les amateurs d'art : entrer dans l'image, dans
le tableau et se perdre dans le rêve de pierre et de verre d'une rosace
hyperbolique. Je regarde mieux, je trouve : nulle part, même en tout petit
caractères, il n'est fait mention du nom de Victor Hugo. C'est ce genre
de détails qui, pour moi, change tout. Je m'étais résigné,
avec un peu de nostalgie tout de même, à ce que les Français
deviennent face aux États-Unis ce que les grecs anciens étaient
pour Rome : un magnifique musée que la puissance impériale vient
visiter de temps à autre pour se rafraîchir dans les eaux
lustrales de ses origines.
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En omettant le nom de Hugo, Disney délivre un message implicite mais
clair : pour les générations à venir, l'auteur de Notre
Dame de Paris sera le même que celui qui créa Mickey et Donald.
A d'autres époque, pourtant, La Fontaine n'avait aucune honte à
reconnaître ce qu'il devait à Esope ou La Bruyère à
Théophraste. L'imitation était un art, un hommage, une révérence.
Disney lui, préfère réaliser un exploit que Debord aurait
qualifié de spectaculaire : « Je rends Hugo absolument universel,
donc il n'existe plus. »
Pendant la séance, mon neveu sera enchanté. Pourquoi en
serait-il autrement ? Cela le change de la répétition entropique
des « Mangas » avec leurs androgynes aux yeux trop grands. Et puis
reconnaissons à Disney que ses personnages chantent de temps en temps, ce
qui n'arrive jamais aux personnages de Dragon Ball. Qu'importe si Esméralda
a le beau visage d'une fille chicano que le garde-frontière attend avec
un fusil à pompe sur l'autre rive du Rio Grande ? Qu'importe si la
laideur de Quasimodo n'est plus vraiment effrayante et que sa surdité ait
disparu comme par enchantement ? Qu'importe, encore, si le méchant n'est
plus un homme d'église mais un juge, - on ne plaisante pas avec la
religion outre-atlantique - ou si Phoebus n'est plus le flic ripou décrit
par Hugo mais un héros pur, dur et niais ? Qu'importe, en effet ?
Le roman de Hugo était follement romantique, alliant les contraires,
jouant sans cesse sur une dialectique sensuelle de l'eau et du feu, de la pierre
et de l'air, du mal et du bien. On y inversait sans cesse les valeurs parce que
la vraie vie était dans ce retournement. Chez Disney, une épopée
du XVe siècle devient une fable politiquement correcte, avec cette
capacité de déculpabilisation qui est la marque même de la
bonne conscience américaine, amoureuse des exclus mais seulement en
images.
Je ne dirai pas à mon neveu, il a l'air trop heureux, qu'aujourd'hui
Quasimodo dort sous des cartons à New-York et que la belle Esméralda
fait la queue pour obtenir sa carte verte. Ou si, je lui dirai. Mais plus tard.