Jérôme Leroy

Cinéma



Victor Hugo

assassiné !

un bossu soupçonné

par Jérôme Leroy ¤


Quasimodo au pays des monstres gentils ou la version édulcorée de Notre Dame de Paris par Walt Disney. Un nom manque à l'affiche. Bizarre.


Cyril Mariaux
Cyril Mariaux


LE BOSSU de Notre-Dame ? Comment refuser cela à mon neveu ? Huit ans, cheveux blonds, yeux bleus, quelque chose de grave et de lumineux dans le regard comme chez tous les enfants qui savent que les jeux et les plaisirs sont des choses sérieuses : une partie de foot, une séance de Mortal Kombat sur console, le choix d'un Power Ranger ou un concours de gros mots.

Quasimodo, d'ailleurs, il connaît déjà. Comme d'Artagnan ou Ulysse, il y a belle lurette que les dessins animés de la télé ont annexé les grandes figures de l'imaginaire collectif et acclimaté leurs archétypes. Je ne sais pas si je dois m'en réjouir. Les bons jours, je me dis que cela prouve la force invincible de la littérature qui s'impose partout, même sur la pellicule colorée à usage des mômes téléphages. Les mauvais, je maudis le manque d'imagination des concepteurs, leur cynisme commercial dans le pillage souvent iconoclaste. A huit ans, moi, je ne connaissais pas encore Quasimodo. Le seul exemple de monstre gentil que j'avais à ma disposition, c'était Casimir. Mais mon neveu m'explique que Casimir n'est plus qu'un « has-been » sympa qui erre dans les limbes des chaînes câblées.

Trouver, pour le Bossu, une salle et un horaire ne sera pas particulièrement difficile. J'avais peur, pourtant, que le miracle annuel de Saint-Walt Disney ne provoquât l'afflux innombrable des pèlerins comme à Fatima ou à Lourdes. Mais non, dans ce complexe multi-salles, les choses ont été bien faites : trois salles sur 14 et un début de séance à chaque heure entre 11 heures du matin et 10 heures du soir. Il faudrait vraiment de la mauvaise volonté pour ne pas communier et faire ses dévotions à ce nouveau culte. Dans les conseils d'administrations des entreprises, on appelle ça une minorité de blocage... Il y a quand même, malgré tout, une foule assez conséquente devant les caisses. Pas besoin d'avoir fait un stage aux Renseignements Généraux pour estimer que la proportion est à peu près d'un adulte pour cinq ou six enfants. Alors de deux choses l'une : ou ce que l'on nous raconte sur la dénatalité est faux et les Français sont un peuple de familles nombreuses, ou certains se dévouent pour les voisins...

Pour patienter, mon neveu et moi, nous regardons l'affiche du film. Quelque chose me choque, sans que je sache quoi. Mon neveu, lui, n'a pas l'air de remarquer quoi que ce soit. Il est déjà fasciné, déjà pris par ce désir de tous les amateurs d'art : entrer dans l'image, dans le tableau et se perdre dans le rêve de pierre et de verre d'une rosace hyperbolique. Je regarde mieux, je trouve : nulle part, même en tout petit caractères, il n'est fait mention du nom de Victor Hugo. C'est ce genre de détails qui, pour moi, change tout. Je m'étais résigné, avec un peu de nostalgie tout de même, à ce que les Français deviennent face aux États-Unis ce que les grecs anciens étaient pour Rome : un magnifique musée que la puissance impériale vient
visiter de temps à autre pour se rafraîchir dans les eaux lustrales de ses origines.

Cyril Mariaux

En omettant le nom de Hugo, Disney délivre un message implicite mais clair : pour les générations à venir, l'auteur de Notre Dame de Paris sera le même que celui qui créa Mickey et Donald. A d'autres époque, pourtant, La Fontaine n'avait aucune honte à reconnaître ce qu'il devait à Esope ou La Bruyère à Théophraste. L'imitation était un art, un hommage, une révérence. Disney lui, préfère réaliser un exploit que Debord aurait qualifié de spectaculaire : « Je rends Hugo absolument universel, donc il n'existe plus. »

Pendant la séance, mon neveu sera enchanté. Pourquoi en serait-il autrement ? Cela le change de la répétition entropique des « Mangas » avec leurs androgynes aux yeux trop grands. Et puis reconnaissons à Disney que ses personnages chantent de temps en temps, ce qui n'arrive jamais aux personnages de Dragon Ball. Qu'importe si Esméralda a le beau visage d'une fille chicano que le garde-frontière attend avec un fusil à pompe sur l'autre rive du Rio Grande ? Qu'importe si la laideur de Quasimodo n'est plus vraiment effrayante et que sa surdité ait disparu comme par enchantement ? Qu'importe, encore, si le méchant n'est plus un homme d'église mais un juge, - on ne plaisante pas avec la religion outre-atlantique - ou si Phoebus n'est plus le flic ripou décrit par Hugo mais un héros pur, dur et niais ? Qu'importe, en effet ?

Le roman de Hugo était follement romantique, alliant les contraires, jouant sans cesse sur une dialectique sensuelle de l'eau et du feu, de la pierre et de l'air, du mal et du bien. On y inversait sans cesse les valeurs parce que la vraie vie était dans ce retournement. Chez Disney, une épopée du XVe siècle devient une fable politiquement correcte, avec cette capacité de déculpabilisation qui est la marque même de la bonne conscience américaine, amoureuse des exclus mais seulement en images.

Je ne dirai pas à mon neveu, il a l'air trop heureux, qu'aujourd'hui Quasimodo dort sous des cartons à New-York et que la belle Esméralda fait la queue pour obtenir sa carte verte. Ou si, je lui dirai. Mais plus tard.


¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : Requiem en Pays d'Auge, Rocher.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.