Yoran Kaniuk

Carte postale



A l'école du Talmud et de la

démocratie

par Yoran Kaniuk ¤
traduction de Laurence Sendrowicz


Au-delà du conflit israëlo-palestinien, l'Etat d'Israël est écartelé par ses fondements mêmes.
Dilemmes et paradoxes d'une démocratie moderne qui oscille entre son être religieux et ses impératifs laïques.


Agnès Lanchon
Agnès Lanchon


EN parallèle au conflit israélo-arabe et à une guerre vieille de soixante-quinze ans déjà, s'affrontent tout aussi violemment en Israël deux conceptions de ce que doit être le pays : l'état des Juifs ou l'état juif. Un gouffre les sépare. Très tôt, les brillants esprits de la communauté exprimèrent leurs réserves. Le baron de Rotschild, à qui Théodore Herzl était venu demander son soutien, s'exprimait en ces termes : « Un Etat juif serait un ghetto et subirait les mêmes préjugés. L'état des Juifs, lui, serait mesquin, petit, intolérant, non libéral et orthodoxe. Il exclurait les non-Juifs et les chrétiens. »

Dans sa quête pour offrir aux Juifs une place au soleil et par fidélité à ses origines, à sa tradition, au souvenir d'un passé lointain, au fait que des générations avaient prié pour le retour à Zion, le sionisme, bien qu'il fût une révolte laïque, n'eut d'autre choix que de se raccrocher à la terre d'Israël. Expression d'une nation sous la royauté, le judaïsme devint, à l'époque du deuxième Temple, une religion uniquement. Ce n'est qu'en exil qu'il trouva son sens de survie du peuple. Disraëli, chef du gouvernement britannique, Juif converti au christiannisme, écrivit :

« The vineyards of Israël have ceased to exist. But eternal law enjoins the children of Israël still to celebrate the vintage. A race that persists in celebrating their vintage the have no fruits to gathrt, will regain their vineyards (1). » (1) Les vignobles d'Israël n'existent plus. cependant, la loi éternelle enjoint les enfants d'Israël à continuer à célébrer les vendanges. Une race qui célèbre toujours des vendanges qui ne donnent aucun fruits finira par récupérer ses vignobles.

Le judaïsme, dans sa dualité de religion et de peuple (il ne s'agit pas d'un peuple qui aurait aussi une religion) est devenu problématique dès qu'il se vit confronté à la démocratie moderne. Les religieux avaient peur de l'Etat des Juifs et les laïques, d'un Etat qui serait régi par les lois du judaïsme. Ces derniers savaient bien qu'un Etat juif serait religieux, et en tant que tel, ne pourrait être une nation moderne. Et cette dualité nous accompagne depuis le début. Certes, pendant des années, les religieux sont restés en marge de la grande histoire sioniste. Dans leur majorité, ils refusèrent d'émigrer. Ceux qui vinrent en Israël vécurent en toute humilité, portant en eux la douleur des exclus de la résurrection sioniste; ils avaient eu la sagesse de comprendre que c'était l'état juif tel qu'ils le rêvaient qui avait façonné cet état des Juifs, où ils pouvaient à présent pratiquer leur religion à l'abri de l'antisémitisme qu'ils avaient fui. Révolution contre le ghetto, le sionisme aspirait à la construction d'une société nouvelle, à un changement, à une création moderne et à une culture qui ne serait pas religieuse. L'Holocauste a peut-être ouvert la voie à la naissance de l'Etat d'Israël. Il a cependant drainé avec lui une problématique dont nous ne ressentons qu'aujourd'hui le tragique. Non seulement de nombreux Juifs ont péri parce qu'ils n'adhéraient pas au sionisme et n'ont pas immigré en Palestine, mais encore, leur croyance en une protection suprême a été ébranlée. Si Dieu a sanctifié le peuple juif (qui l'a toujours aimé en retour) comment a-t-il pu laisser le monde fermer les yeux et ne rien faire quand les Nazis tuaient un million d'enfants innocents ? Le rabbin de Lubavitch, considéré par beaucoup comme le Messie, a déclaré qu'une des branches du judaïsme était pourrie et qu'il avait fallu la couper. Voici donc l'explication terrible et implacable d'un rabbin qui se raccroche à ce qui est le fondement de la religion juive : la foi en la protection divine.

Cette problématique, que l'on retrouve aussi dans le complexe de culpabilité des Israëliens dont les familles ont été assassinées parce qu'elles étaient juives, pousse à présent les religieux en Israël dans des directions contraires. Une petite partie continue à vivre comme elle a vécu en Pologne ces deux cents dernières années, dans un ghetto à l'intérieur du pays, tandis que les autres - moins orthodoxes - essayent de s'intégrer au pays et ont réussi à se trouver une légitimité en alliant nationalisme et religion. Les orthodoxes, aujourd'hui encore, ne reconnaissent pas l'existence d'un Etat juif qui n'est pas le résultat de la venue du Messie. Ils ne brandissent pas son drapeau. Les nationalistes sionistes, eux, sont devenus plus vindicatifs après la guerre des Six Jours. Avec perversité, ils ont transformé la victoire militaire en un miracle divin et Israël est devenu une étape sur le chemin de la Rédemption - concept très présent pendant les deux mille ans de malheurs et de pogroms subis par les Juifs, et réaction à la haine qu'ils suscitaient et dont ils ne comprenaient généralement pas l'origine. Ils ont tiré une et une seule leçon du fait que l'Europe d'Einstein, de Freud, de Kafka, de Mahler, de Schönberg - de Marx aussi - a laissé leurs frères partir pour ces usines de mort et est restée les bras croisés à se taire : il n'y a aucune chance et le Juif sera toujours pourchassé. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et sur notre bon droit. C'est ainsi que le syndrome du ghetto dont parlait le baron de Rothschild a retrouvé toute sa pertinence.

Tout ceci vient expliquer pourquoi, aujourd'hui, la problématique israëlienne se focalise sur cet affrontement entre religieux et laïques, sur cette lutte que le cynisme des politiciens de droite exploite avec maestria en poussant les position à l'extrême. C'est une menace pour Israël, non seulement en tant qu'Etat juif démocratique, mais en tant que, tout simplement, état des Juifs, qui aspire à la coexistence pacifique, est prêt à faire des concessions avec les Palestiniens et les pays voisins, et souhaite la paix dans une solution équitable pour les deux parties. Cette lutte intestine peut anéantir le pays, car les nationalistes religieux sont de plus en plus proches du messianisme inhérent à la théorie de la Rédemption. Ce sont eux qui, en multipliant les provocations à l'encontre d'Yitzhak Rabin (sur le point de faire des compromis avec les Palestiniens) ont autorisé l'assassinat du premier ministre - assassinat perpétré par un de leurs disciples. Aujourd'hui, nous les retrouvons à Hébron, ville sainte à la fois pour les musulmans et pour les Juifs, qu'ils s'obstinent à vouloir conserver par la force. Quatre cents fanatiques, qui tiennent tout le pays en otage, sont implantés au milieu d'une population arabe de plus de cent cinquante mille habitants, et ce, contre la volonté des descendants juifs de ces fameux ancêtres d'Hébron (comment de tels extrémistes osent-ils parler en leur nom ?). Ils créent aujourd'hui une situation où le compte à rebours de la prochaine guerre au Moyen-Orient a déjà commencé. Dans cette guerre, les missiles ultramodernes des deux camps devront se battre contre les ayatollahs musulmans ou juifs. Et semble-t-il, Dieu, qui se tait déjà depuis trois mille ans, continuera à se taire.

La conjoncture actuelle est difficle. Soutenu par les religieux, le gouvernement de droite nous conduit, dans sa tentative pour revenir sur les acquis des accords de paix, à un combat non seulement contre cent millions d'Arabes, mais contre un milliard de musulmans. De plus, les ultra orthodoxes - qui ne font pas leur service militaire mais vivent de l'argent des contribuables - se sont associés aux fascistes juifs alors qu'ils ne croient pas en la sanctification de la terre prônée par ces exaltés. Les Juifs, que ce soit à l'extérieur ou à l'intérieur d'Israël, ne sont pas, dans leur grande majorité, religieux, ou alors, ils adhèrent aux courants réformistes ou conservateurs (modérés). Ceux-là n'ont pas leur place dans l'Etat qui est en train de se construire en Israël, Etat régi par les lois du judaïsme biblique, sans constitution et sans déclaration des Droits de l'homme : les religieux s'y opposent, dans leur volonté à vivre comme leurs ancêtres les Hébreux, guidés par la loi du glaive ou d'une Thora vieille de trois mille ans.

Aujourd'hui, au moins deux peuples cohabitent en Israël, et ce sans compter les Arabes qui forment le troisième terme de l'équation. Deux peuples ennemis. Le gouvernement religieux de droite incite aujourd'hui les cercles extrémistes à livrer bataille pour défendre leurs idéaux. Mais il ne faut pas oublier qu'à l'époque du deuxième Temple, il y a deux mille ans, le peuple juif a été détruit par cette même division interne. Les Romains se sont contentés de cueillir les fruits de cette scission, et leur conquête ne fit que conclure une terrible tragédie juive. Dans ce contexte, il est bon de rappeler l'antagonisme de deux mythes. Le premier s'appelle Massada : des centaines de guerriers désespérés se suicidèrent sur les hauteurs d'une colline pour ne pas tomber entre les mains des Romains. Cette guerre perdue d'avance, qui rappelle la perception juive de l'attente éternelle d'un Messie qui n'arrivera jamais, déplut au peuple exilé pendant deux mille ans. Dans tous les écrits, que ce soit le Talmud ou les différents commentaires, le suicide collectif de Massada n'est jamais évoqué. Cette histoire n'est relatée que dans une seule source, le livre génial de Flavius Josèphe : La Guerre des Juifs, écrit alors que son auteur avait déjà trahi son peuple et collaborait avec l'ennemi. Cette histoire oubliée n'a ressurgi qu'en 1921, au début de la guerre (qui continue toujours) contre les Arabes. Dans son renouveau, le peuple juif eut besoin d'un tel symbole, un poète érudit en fit des vers, les pionniers commencèrent à monter sur les hauteurs de Massada jurer héroïsme et dévouement, et cet épisode devint le fondement d'un Israël fort et dur. A l'opposé, le mythe cultivé par les Juifs en exil fut celui de Yonatan Ben Zakaï, grand rabbin de Jérusalem à l'époque où les Romains assiégèrent la ville - laquelle, en même temps, se déchirait dans une lutte fratricide. Caché dans un cercueil, Ben Zakaï réussit à sortir de Jérusalem malgré le blocus. Il vint trouver l'empereur romain et lui proposa un marché : s'il obtenait la permission de fonder une yeshiva (école talmudique) dans la ville côtière de Yavné, il s'engageait à ne pas regagner la cité révoltée. L'empereur sauta sur l'occasion. Jérusalem fut totalement dévastée, la majorité de ses habitants égorgés ou expulsés, tandis qu'à Yavné, le judaïsme survécut sous la forme d'un enseignement talmudique et d'une religion, transportable dans un long exil. Loin de trouver son essence dans un combat perdu d'avance et au résultat facilement prévisible - la fin héroïque d'un petit nombre face à la puissance de l'empire romain - le judaïsme était, à la base, une théorie qui prônait la vie et non la mort. La mort ne récoltait aucune gloire. Il n'y avait pas d'autre monde. Pas d'Enfer, pas de Paradis. Rien que la vie et le présent. Ça n'a pas changé. Le temps s'est arrêté. Nous avons évolué. Aujourd'hui, nous vivons sous la menace d'un embrasement interne qui risque d'entraîner la défaite d'un Israël meurtri par des luttes intestines et dans lequel l'antagonisme laïques-religieux n'a pas été remplacé par une constitution qui permettrait la séparation de la religion et de l'Etat, une religion qui serait un instrument spirituel et non un coup de poing politique. L'avenir est plongé dans le brouillard.

Un couple de vieux Juifs âgés de quatre-vingt-dix ans, va trouver le rabbin pour obtenir le divorce. Le rabbin leur demande depuis combien de temps ils se sont rendus compte qu'ils ne s'accordent pas. Soixante-cinq ans, répondent-ils. Alors pourquoi, s'étonne le rabbin, avoir mis si longtemps à venir ? Nous avons attendu que les enfants soient morts, expliquent-ils.


¤ Ecrivain
Derniers ouvrages parus :
la Terre des deux promesses, Actes Sud
Comme chiens et chats , Fayard.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.