Daniel Mermet Daniel Mermet Daniel Mermet Daniel Mermet

Carte Blanche



Ceci est un espace

par Daniel Mermet ¤



de liberté

Nicolas Crozet
Daniel Mermet Daniel Mermet Daniel Mermet Nicolas Crozet


JE vais chercher le double décimètre dans le placard sous le lavabo de la salle de bain et je vais mesurer exactement les côtés de cette feuille de papier, sa longueur et sa largeur que je multiplierai pour obtenir la surface de cet espace de liberté.

Mais je pourrais le mesurer autrement : avec mes pouces, avec mes pieds.

Je pourrais le mesurer avec un barreau de prison.

Je pourrais le mesurer avec un bâillon. Je pourrais le mesurer avec un sabre ou un goupillon.

Je pourrais le mesurer avec la couille d'un eunuque.

Je pourrais le mesurer avec le parfum enivrant de la rue quand on ressort de l'hôpital un mardi de printemps.

Je pourrais le mesurer avec les piles carrées de la lampe de poche la nuit sous les couvertures du dortoir où je lisais les Mémoires de Fanny Hill. Je pourrais le mesurer avec un baiser volé ou avec le cul d'Yvonne et je m'apercevrais qu'on parle d'espace de liberté mais jamais de « volume » de liberté.

Je pourrais le mesurer avec un solo de Miles.

Je pourrais le mesurer avec la liberté, puisqu'on emploie cette expression : « je prends la liberté de... » : je prends la liberté de prendre la mesure de cet espace de liberté.

Je pourrais le mesurer avec la question de la liberté, étouffante, oppressante liberté, tyrannique liberté qui fut l'horizon indépassable, l'émancipation de l'individu comme l'espèce, la rédemption des masses qui méritait qu'on lui sacrifiât sa vie et qui aujourd'hui est devenue la liberté du consommateur de choisir entre le Big Mac et les moules frites.

Ancien combattant, songeant à ceux qui versèrent pour cette Liberté Chérie leur sang et leurs larmes, je pourrais le mesurer avec une phrase de jadis : « La liberté ne s'use que si l'on ne s'en sert pas » et pleurer sur tous les espaces de liberté inemployés, à l'abandon, et fustiger les fainéants que nous sommes en cette vallée fertile.

Je pourrais le mesurer avec toutes les libertés minuscules, pas la grande messianique inscrite aux frontons du pouvoir mais les petites de chaque instant, effractions amoureuses, insoumissions aux idées insidieusement imposées, défis, contre-courants, dissidences.

Je pourrais enfin le mesurer avec un géomètre en présence d'un huissier afin de définir qui peut occuper cet espace, qui en est le propriétaire, qui peut y entrer, quelle carte faut-il présenter à l'entrée, quel squatter, quel sans-logis pour ses idées, quel sans-papier viendra occuper ce papier, parce qu'il faut le faire garder, et comment le préserver : quels barreaux mettre aux fenêtres, à quelle hauteur les barbelés, dans quel tissu de soutane faut-il faire les bâillons, quel salaire pour l'eunuque, combien de caméras, combien de chars, combien d'avions de chasse, combien d'hommes pour défendre MON espace de liberté ?


¤ Journaliste - Là-bas si j'y suis, France Inter.
Dernier ouvrage paru :
La Cazzara, Jean-Paul Rocher Editeur.


Contacts© Le Chroniqueur, n°3, Janvier 1997, Paris.