La
par Patrick Levy ¤malédiction
du travail
Le travail est devenu la chose la moins bien partagée. Parallèlement, le débat économique ne suffit plus. Faut-il repenser la notion même d'activité ?
Marie Bertrand
IL y a une dizaine d'années, je suis allé en Amazonie chez les Yamonamis, tribus qui habitent vers la source de l'Orénoque. Ces hommes vivent de cueillette, de pêche, d'un peu de chasse et cultivent le plaintain. Ils ne consacrent que deux heures par jour à assurer leur survie, au travail. Le reste du temps est occupé par la sociabilité, au jeu, à la dispute, à ne rien faire, ou à l'écoute des esprits. Ils vouent souvent plusieurs heures quotidiennes à ce que nous pourrions appeler la pratique religieuse, c'est-à-dire à une activité exempte de rendement incontestable. Je fus frappé de ce que laissé dans un environnement relativement généreux, l'homme ne travaille pas plus que nécessaire. On trouve des rapports similaires au travail dans les sociétés rurales d'Afrique ou d'Asie. L'homme ne ressemble pas partout à ce que nous sommes devenus.
Conditionnée par l'un des mythes qui fonde notre civilisation, le jardin d'Éden, notre relation au travail a été associée à la malédiction divine éternelle. Nous en avons déduit qu'il devait être une souffrance. Pire ! Que la souffrance était rédemptrice D'autres exhortations bibliques à produire ne manquent pas. Par exemple, Dieu était créateur, et l'homme à son image. Il fallait croyait-on, que l'homme créât, lui aussi, pour refléter la figure divine. Et il se mit à fabriquer, à conquérir, à dominer
Ces orientations culturelles seront figées par un événement historique déterminant. Avec la venue du messie s'achevait la prophétie, et avec elle le temps de la révélation. Le champ de la prospection mystique était clôt. Ne restait ouvert que celui de l'horizontalité. Après Jésus-Christ, le monde devenait entièrement matérialiste. Le christianisme donnera naissance à la civilisation la plus prosaïque, la plus productiviste et la plus envahissante que l'humanité ait engendrée.
Chez nous, un homme est apprécié selon son influence, sa fortune ou son statut social. Les valeurs de l'avoir et du paraître priment sur la reconnaissance du simple plaisir d'être.
Entre manger du pain à la sueur de son front et accumuler des biens, entre gagner sa vie et l'angoisse de faire carrière Il y a un monde. Est-ce bien celui dans lequel nous souhaitons vivre ?
Depuis bientôt une génération, l'activité que réclame l'acquisition du nécessaire se réduit. Dans les pays du Nord, on est en passe de compenser la difficulté du climat, la relative insuffisance de la nature par une science et une technologie qui procurent des semences prolifiques et des fertilisants efficaces, des machines qui remplacent l'homme et la sueur, des usines qui produisent avec très peu d'intervention humaine.
La solidarité peut nous mettre à l'abri de certaines des vicissitudes de l'existence, l'innovation technologique nous permet de travailler moins. Nous pouvons organiser une société matériellement paradisiaque, pourtant nous éprouvons les plus grandes difficultés à nous libérer du travail. Nous avons la possibilité de mettre au centre de nos préoccupations, non pas la production mais nous-même, cependant nous la refusons obstinément et cela pour plusieurs raisons. Les motifs économiques ne manquent pas. La précarité de l'emploi incite à travailler pour économiser en vue de l'éventuel chômage. Sur-imposé, on craint une diminution de revenu qui serait creusée par un accroissement des charges directes et indirectes. Habitué à consommer, endetté parfois par la consommation, on ne peut pas se permettre de baisse de salaire. Et alors que certains d'entre-nous travaillent encore beaucoup trop, d'autres sont réduits au chômage, pauvrement.
Par ailleurs, du fait de la malédiction, le travail est ressenti comme torture, et le plaisir n'en peut être que l'en-dehors. Cette séparation travail / plaisir commande que, pour compenser la souffrance du travail, l'on cherche ailleurs une source de plaisir, mais aussi que pour s'offrir du plaisir l'on travaille plus encore! Pris dans un cercle infernal, nous acceptons de besogner sans plaisir pour gagner de l'argent dont une partie sera consacrée à acheter du divertissement, voire même du « péché ». C'est pourquoi toute baisse de revenu doit être précédée d'abord par un renversement des valeurs fondamentales puis par des modifications de nos comportements selon trois ordres : limiter les besoins au profit du contentement, apprendre à utiliser le temps à soi et dénouer le lien qui soude fonction sociale et considération, et pour cela réhabiliter la frugalité, le bonheur, l'inactivité qui sont, dans d'autres civilisations, des marques de la sagesse.
Une motivation moins conjoncturelle, plus profonde, non-dite et pourtant centrale nous incite à refuser l'allègement du temps de travail : appelons-la « la peur du dimanche » ou la fuite de soi. L'habitude de beaucoup travailler et de ne pas le faire pour le plaisir, d'une part, et l'inaptitude à apprécier le temps à soi, d'autre part, nous rendent incapables de vivre libérés d'une intense activité. Le dimanche, jour de repos, est vécu par beaucoup comme un ennui. Le manque d'espace dans les villes, l'obligation de vivre entassés les uns sur les autres dans des appartements trops petits, l'habitude de consommer les plaisirs plutôt que de les susciter dans les activités personnelles quasi gratuites, notre incapacité à ne rien faire, à regarder le temps passer, à communiquer, transforment le temps libre en enfermement douloureux en soi-même ou en fuites coûteuses dans l'industrie des loisirs. Produire est devenu le moyen de s'échapper de soi-même et d'éviter les autres. La perspective d'un deuxième, voire un troisième dimanche dans la semaine est alors ressenti comme une malédiction supplémentaire. Le travail est amer ou introuvable, mais l'inactivité impossible.
A cet effet, le « mal des banlieues » reflète l'image grossie du mal-être collectif engendré par le discrédit jeté sur l'oisiveté, ce bien suprême. Mais celle-ci n'a pas la cote du point de vue électoral tandis que le mal-vivre crée des emplois et surtout gorge les discours politiques.
Le retour, pourtant hautement proclamé, du religieux et du spirituel, n'est pas pris en compte dans les analyses économiques de la crise. Il n'est toutefois pas sans conséquences. La tendance d'une fraction, fût-elle marginale, de la population à recentrer sa vision du monde du matériel au spirituel, de l'avoir à l'être, du consumérisme au contentement, suffit à contrarier toute politique économique fondée sur une reprise de la consommation. Que quatre ou cinq pour cent de la population réduise sa dépense de biens et de services, et la croissance s'effondre, le chômage grimpe et l'anxiété gagne.
Malraux présageait en termes assez définitifs le retour du mystique au 21e siècle, mais avec sa prophétie s'annonçait aussi sans doute un retour du prophétisme. Prophétisons :
Le mythe du jardin d'Éden contient-il vraiment la malédiction que nous croyons y voir ? Selon la Genèse, l'Adam fut formé de la poussière de la terre et « Dieu » insuffla dans ses narines un souffle de vie, considéré traditionnellement comme l'esprit de Dieu. Plus loin, ce même Dieu dit à l'homme : A la sueur de tes narines, tu mangeras du pain. La sueur, cette sorte de souffle de vie à rebours, ressortira des narines de l'Adam comme elle y est entrée, un peu plus lourde pourtant. En tirant son pain de la terre et de sa sueur, l'homme insuffle une âme à la terre ; mais la terre, c'est l'Adam lui-même. Ainsi, en mangeant de ce pain qu'est la sagesse, c'est lui-même qu'il transforme, qu'il conquiert. Le travail dont il est question est celui de la relation de chaque homme avec sa propre vie. Rien à voir avec le labeur. L'homme est un temple lit-on plus loin dans la Torha. Le 21e siècle sera celui qui, prenant en compte cette vocation humaine, en opèrera la révolution. D'autant plus que, frappé de pénurie, l'emploi devient un privilège. Ceux qui y renonceront mériteront un salaire égal à celui d'un travail : rien n'est aussi difficile que de ne rien faire.
Le passage des idéologies, missionnaires, au spirituel, individualiste, transforme nos anciens projets « de changer le monde » en celui de commencer par soi-même. Cette auto-transformation pèsera sur notre rapport au travail car elle ne s'accomplira pas dans l'action, dans l'extériorité, mais par une réduction de l'activité au bénéfice de l'intériorité. La voie qui s'ouvre, si elle devient spirituelle ou mystique, sera pavée par l'exaltation de l'oisiveté, l'éloge de la frugalité et l'apologie de la paresse ou de la contemplation. Et comme chacun sait, « sous les pavés, il y a la plage » .
¤ Ecrivain
Dernier ouvrage paru : Dieu croit-il en Dieu ? Albin Michel.
A paraitre en 1997 : Dieu leur parle-t-il ? Desclée de Brouwer.