Le barbu de Kaboul
par Renaud Ego ¤
Ruiné par des conflits qui le dépasse, nécrosé par des guerillas obscures : l'Afghanistan est sans queue ni tête.
UN pick up passe en trombe le long de Salang Wat, l'une des principales artères de Kaboul. A son bord, enturbannés, barbus, le dos hérissé d'armes en bandoulière, un escadron de Talibans. Khaled, chauffeur de taxi de la capitale afghane marmonne sur leur passage : « Regarde, ce sont des ânes. Depuis quand les villes sont-elles faites pour les ânes ? ». Difficile d'imaginer opposition plus tranchée qu'entre ce kabouli, héritier d'une vieille culture urbaine nourrie d'échanges et de négoce, lettré arrondissant ses fins de mois au volant d'une Toyota, et ces jeunes soldats talibans, étudiants en religion ou prétendus tels, et chantres d'un Islam d'autant plus rigoriste qu'il relève le plus souvent d'une connaissance sommaire du Coran. Oui les Talibans sont rudes : ils professent un Islam intransigeant, austère et pour tout dire, un islam de péquenots à mille lieues des subtilités mystiques du soufisme, dont l'Afghanistan fut pourtant une terre d'élection.
En cette matinée du mois d'octobre à Kaboul, l'atmosphère est pesante. Les Talibans, nouveaux maîtres de la ville, ont invité tous les fonctionnaires à venir défiler dans les rues de la capitale, conformément à une pratique ancienne, héritée du voisin soviétique et appliquée depuis 25 ans par tous les gouvernements afghans. Quelques personnalités de haut rang du nouveau régime sont présentes. Parmi elles, belle tête de vieillard, barbe réglementaire et soignée, le maulawi Tadj Mohommad semble prendre plaisir au petit jeu des questions. Dramatisant toutefois la rigueur attachée à sa fonction, c'est au pied d'une potence, au centre d'un jardin public, qu'il répond. Je m'enquiers : « Pourquoi avoir interdit la mu-sique ? ». Le vieillard lisse sa barbe, théâtralise sa réponse :
«Parce que la musique rend folles les femmes et que, à leur suite, les hommes deviennent fous ».
« Et les oiseaux (les Talibans ont fait ouvrir les cages des oiseaux de compagnie, dont les Afghans raffolent),
Ils détournent les hommes de leurs devoirs de croyants »
Ingénuité ou calcul? Sincérité ou roublardise ? La part du jeu est difficile à apprécier, mais elle existe. On regrettera d'autant plus que tant de médias l'aient ignorée et aient privilégié la caricature. La réalité afghane est suffisamment tragique pour ne pas mériter d'être singée, comme par ces envoyées spéciales des grandes chaines de télévision, qui apparaissaient, haletantes sur les petits écrans, la tête couverte d'une voile sur fond de ruines du bazar. Dans les chaumières de France, l'effet devait être garanti et la conclusion s'imposer d'elle-même : les Talibans sont des barbares illuminés qui engrillagent les femmes derrière un voile et lapident les couples adultères. Voilà, c'est simple, confortable, conforme à l'idée savamment entretenue selon laquelle l'Islam est nécessairement rétrograde, et cela dispense de penser.
Comme dans toute caricature, il y a pourtant dans ces propos une part de vérité mais une part seulement. Les Talibans sont apparus sur la scène afghane il y a deux ans. C'est une milice armée et soutenue par le Pakistan voisin, et particulièrement par l'un des hommes forts de ce pays, le ministre de l'intérieur Nasserullah Babar. Des étudiants en religion, les Talibans? Leurs cadres seulement, recrutés dans les madrassas, écoles coraniques du sud de l'Afghanistan installées dans les zones tribales pachtounes. Le gros de la troupe, lui, a été levé dans les campagnes et est formé de jeunes afghans illetrés, alléchés par les dollars généreusement distribués aux soldats acceptant de s'enrôler. Et puis pour toute une génération d'Afghans, la guerre est le seul langage connu. S'y livrer n'est pas un accident de parcours, mais l'acomplissement naturel d'une enfance passée dans la proximité des armes. Les Talibans proclament-ils un islam pur ? Ils contrôlent et prélèvent des taxes sur la production d'opium et d'héroïne des provinces de Kandahar et de Hilmand. Affirment-ils agir en faveur des plus pauvres ? Ils rejettent les plus miséreux, les femmes par exemple et particulièrement les veuves, interdites de travail et contraintes de vivre de l'aide de leurs proches ou de la charité de leurs voisins. Posent-ils fièrement en armes, malgré l'interdit dont les autorités talibanes ont frappé les images, qu'ils se montrent très coquets, barbe soignée, yeux soulignés d'un trait de khôl, et en dépit d'une pudibonderie affichée dont les femmes sont les premières victimes, fréquemment homosexuels. Le paradoxe, bien sûr, n'est qu'apparent
Kandahar. Deuxième ville afghane, et coeur de la province pachtoune. En fait, un gros bourg rural tassé autour des ruelles de son bazar. La destruction de la route qui le reliait à Kaboul l'a éloigné un peu plus encore de la capitale afghane. L'ambiance y est austère et l'accueil sans chaleur, mais on y voit peu d'hommes en armes. L'ordre règne, ici, fortement intériorisé. Les télévisions, ces « boîtes à diables », ont été pendues aux réverbères ; la musique et la danse interdites comme les landays, ces subtiles ironiques aphorismes. En fait, c'est toute l'intelligence du plaisir, que les Talibans entendent combattre. Kandahar est depuis deux ans leur fief. Avec eux, les Pachtounes qui dominaient traditionnellement la vie politique afghane, reprennent en main les rênes du pouvoir. Au sein de la résistance afghane, leur influence avait été fortement concurrencée par celle des Tadjiks et des Ouzbeks. Mais les Talibans ne sont pas seulement une fraction politique supplémentaire, ils sont aussi le produit de la surenchère religieuse à laquelle se sont livrées la plupart des formations politiques afghanes. Vieille question! Le grand poète Sayd Bahodine Majrouh avait déjà assisté à la montée de cette rhétorique politico-religieuse dans les camps de réfugiés de Peshawar, et l'avait déjà dénoncée en ces termes avant d'être, pour cette raison, assassiné en 1988 : « Bientôt la longueur du poil fit loi, et quiconque ne s'affublait pas de la sacro-sainte barbe se voyait mis à l'index, mauvais homme et mauvais croyant, indigne de faire partie de l'intransigeante cohorte des Frères Ennemis-de-Satan. Progressivement les réfugiés finirent par se laisser subjuguer par le charme vénéneux des prétendus docteurs de la foi. » (1).
Mais les Talibans expriment aussi une autre constance de la vie afghane : la méfiance entetenue par la société civile vis à vis de tout pouvoir central, société que, pour cette raison, Olivier Roy qualifie « d'élusive ». En prenant Kaboul, les Pachtounes ne font qu'occuper le lieu fantasmatique du pouvoir, mais pour mieux le vider de sa substance, ou plutôt pour le faire passer sous le contrôle de la choura de Kandahar, cette assemblée des mollah qui est l'instance réelle du pouvoir taliban. A Kandahar, un hôtel partiellement ruiné est le siège du Ministère de la Culture et de l'Information. 24 ans, un port viril qu'adoucit une évidente timidité, le ministre, le Mollahs Haqani me reçoit :
« Quelle politique culturelle menez-vous ?
Pour l'instant, nous faisons la guerre.
Et quand celle-ci sera achevée ?
Alors nous aviserons.
Imaginons que la paix soit instaurée, que feriez-vous ?
Eh bien, il faudrait en discuter au sein de la Choura.
Mais votre souhait, comme cela dans l'absolu ?
Je ne peux pas vous dire, je n'y ai pas réfléchi. Mais déjà, nous avons restauré les édifices religieux de la ville ».
Absence de prospective, absence de visée politique. Toujours ce sentiment revient face aux représentants des Talibans. Ils pourraient se contenter d'un pouvoir politique faible, allié à une maîtrise, absolue en revanche, des questions relevant de la religion et des moeurs.
Un mot encore : Le Talibans bénéficient du soutien des États-Unis, et du financement de deux compagnies pétrolières, l'une californienne, l'autre séoudienne, soucieuses de construire un oléoduc et un gazoduc qui via l'Afghanistan, relieraient le port pakistanais de Gwadar aux champs pétrolifères d'Asie centrale. Que, pour des intérêts stratégiques, une grande démocratie soutienne une formation réactionnaire, n'a rien de surprenant : le commerce se satisfait de pouvoirs forts en gueule mais politiquement faible. La morale, elle, s'en satisfait moins, qui voit les démocraties travestir les principes qui les gouvernent. Il est vrai que la morale n'a aucune place ici.
(1) Sayd Bahodine Majrouh est l'auteur d'une immense épopée intitulée Ego-Monstre et éditée en deux tomes chez Phébus. Chef d'oeuvre poétique, le livre est aussi un document essentiel pour comprendre la société afghane.