Le chaos est spectaculaire. Le spectaculaire est chaotique. Et Guy Debord est mort.
A-t-on mauvaise conscience aujourd'hui à évoquer Guy Debord ?
Qui peut éprouver physiquement, émotionnellement et de manière positive, l'affirmation d'une seule pensée négative tout de go (sur la société) de Guy Debord, avec une certaine euphorie ?
Cela pourrait être paradoxal de citer seulement son nom, parce qu'un ouvrage peu connu, Potlatch, une revue dans laquelle il écrivait, dans les années 1954-1957, 27 numéros de l'Internationale Lettriste, et repris aujourd'hui en collection de poche (FolioEssais), préfigurait, en quelque sorte, les idées situationnistes avant la lettre. Cette revue portait des analyses très « vives » sur l' état de l'art moderne, dès 1954. Ces propos sonnent un peu faux de nos jours ! Toute attitude qui énonce la mort de l'art comporte en elle une date de carence. Mais il n'empêche que certaines qualités analytiques pourraient encore servir de modèle actif à toute une génération lancée dans l'arène. La société du spectacle ne sortira qu'en 1967. Vous connaissez la suite !
Qu'en est-il de la pensée de Guy Debord au moment où même Philippe Léotard le cite dans une interview ? Ou Régis Debray revenu de tout le traite dans un numéro du Débat (1995) de « potache » (découvrant en 1971 son livre, il écrit : ce pastiche de potache, multipliant les clins d'¦il à plaisir, m'avait paru fort spirituel mais assez peu productif) ? Le spectacle aurait-il intégré, de façon nonchalante, toute critique de son idéologie ? C'est ce que craignait Debord quand il écrivit ses fameux Commentaires sur la société du spectacle, en 1988 (Folio-Essais1996), en premier avertissement, adressé aux quelques élites ! Les unes continuent « à maintenir le système de domination spectaculaire » et l'obscurantisme, les autres « s'obstineront à faire tout le contraire ». Ainsi est advenu le spectaculaire intégré ! après sa forme concentrée et diffuse.
Il me paraît intéressant qu'une génération qui n'a pas été contemporaine des écrits de Debord et du mouvement situationniste s'exprime aujourd'hui, tout au moins, pour dire son actualité. Cette génération, qui a la trentaine, était peut-être ou sans doute branchée, avait entendu le nom de Debord et le titre de son livre tel un axiome !
Paradoxale contradiction que soulevaient quelques jeunes écrivains et journalistes après sa mort dans le numéro historique d'Art press 200 ; tel Grégoire Bouillier, plus perspicace mais aussi plus cynique, parce que déçu par les discours de cette société à vocation « embaumatrice », qui trouve que la pensée et le style de Debord n'ont donné aucune suite radicale. La mythologie actuelle sacrifie la réalité sur l'autel des apparences. « Il suffit que les morts enterrent les vivants ! », dit-il. Peut-être. Ou comme Joyce fermant la porte après son Finnegans Wake. Il écrit plus loin « Pour les consommateurs, (sa pensée) sera l'extasy surpassant l'ordinaire des produits de synthèse mis à leur portée. »
A quoi sert le nom de Guy Debord ? Les jeunes générations le lisent-il comme celles qui les ont précédées ? Pas vraiment. Le penseur donne-t-il matière à une nouvelle réflexion sur le temps présent ? Je crois que le nom de Guy Debord produit un certain type « d'angoisse » pour tout être amené à s'interroger sur sa position dans la société. Comme on le sait, Potlatch signifie sacrifice, et il ne s'en fera pas en son nom ! N'ai-je pas commis une sorte de sacrilège ou d'incongruité en écrivant sur lui ? Au moment de finir ce texte, paraît dans Le Monde (le 1er novembre 1996) une lettre de Alice Debord et Patrick Mosconi intitulée Autour de l'héritage de Guy Debord, que je cite en partie : « Mais voilà, il n'y a rien à faire fructifier, ni réhabiliter, ni embellir, ni falsifier. Il n'y a pour finir que Debord, son art et son temps tels qu'il les a révélés, et c'est évidemment beaucoup plus que n'en peuvent supporter tous ces gens. () C'est Debord qui doit hériter de Debord. On y veille. »