Cyrille Fleischman

Nouvelle



Les réponses d'un maître

par Cyrille Fleischman ¤


Vance Caines
Vance Caines


La première question que Martin Modenass posa à Géniuk fut :
­ A quel moment êtes-vous passé d'une oeuvre purement scientifique à une interrogation métaphysique ?
Et la réponse s'articula ainsi :
­ Quand ma femme a pris un amant ! C'était le trésorier de l'Association des amateurs de pickelfleisch universels.

Modenass fut choqué. Qu'un érudit, presque un sage, qui avait écrit de si belles pages sur l'histoire, sur les grands penseurs, sur tout ce qu'on honorait, fit cette réponse, le perturba. Il voulut rapidement donner à Géniuk l'occasion de se rattraper :
­ Vous voulez dire, monsieur, que métaphoriquement parlant...
­ Me brisez pas les os avec vos métaphores ! Je vous dis : quand ma femme a pris un amant ! Et même pas un beau. Même pas un intelligent. Juste le trésorier d'une association que vous avez peut-être connu : la Société des amateurs de pickelfleisch universels. C'était lui le trésorier, qui m'a volé ma femme en 1946.

Modenass fut interloqué. Jamais aucun des biographes de Géniuk ni même un journaliste n'avaient évoqué cette association ou quoi que ce fût qui ait eu un rapport avec ça. Le journal communautaire qui avait envoyé le jeune écrivain Martin Modenass faire un article-portrait du vieil Adam Géniuk ne pourrait pas publier des choses pareilles. Il se dit que Géniuk devait être fatigué et qu'il valait mieux poser une autre question. Son stylo à la main pour prendre des notes et le magnétophone portatif toujours branché, il demanda :
­ Et ­ passons à autre chose ­ comment concevez-vous les rapports entre la création littéraire et votre appartenance spirituelle ?
­ Ah, ce « schmendrick » qui était à l'époque le trésorier de l'association ! s'exclama Géniuk sans répondre à la question. Modenass était de plus en plus gêné. Il dit à tout hasard :
­ En somme, vous avez été marqué par l'existence de cette association, l'Association des...
­ Des amateurs de pickelfleisch universels ! Et surtout par son trésorier qui était un vrai...
­ Pouvez-vous m'en parler ? improvisa Modenass. A défaut d'autre chose, il aurait là quelques éléments pour son papier.
­ Voilà : c'était en 1946, peut-être déjà en 1947. Je venais de me remarier avec Eva ­ elle est morte depuis, vous savez, c'était ma deuxième femme, maintenant ma troisième femme est morte aussi l'année dernière, et je suis seul comme un chien. ­ Mais je reviens à la question. Donc Eva travaillait pour un type du Collège de France et l'aidait à se documenter pour un travail facile sur la vie quotidienne des touristes en Espagne l'année de la naissance de Maïmonide. Quelque chose comme ça en tout cas ; je ne me souviens plus exactement. Vous connaissez l'Espagne ?
­ Un peu, certainement, répondit Modenass soulagé d'entendre le vieux maître s'engager in extremis sur un terrain moins glissant.
­ Donc, le patron d'Eva qui avait besoin de quelques renseignements qu'il aurait pu trouver ailleurs ­ mais il était vraiment nul ­ s'adressa à moi. A l'époque, je n'écrivais pas autre chose que mes cours ou quelques articles. Le patron d'Eva ­ je ne vous dirais pas son nom, il vit encore ­ oui, je sais, il a quatre-vingt-treize ans mais s'il se reconnaît dans votre article il va me faire un procès, et à notre âge à lui et à moi est-ce qu'on a besoin d'un procès pour se faire des soucis ? ­ Je ferme la parenthèse. De quoi je parlais ?
­ Vous parliez du maître de votre seconde épouse.
­ Pourquoi vous dites le « maître » ? Au prix qu'il la payait je me demande même si on peut parler d'un patron ! Un esclavagiste ­ qu'il pourrisse dans sa bibliothèque, ce vieil avare ! Je fais une parenthèse : à votre avis, quel est le rapport entre Henri Bergson et Francis Bacon ?

Martin Modenass sourit de bonheur, heureux d'avoir retrouvé celui qu'il pouvait admirer. Il se lança dans une réponse aérienne, subtile et si remarquable qu'il s'écouta parler avec intérêt. Le vieux Géniuk secoua la tête et l'interrompit au bout de dix minutes, visiblement énervé :
­ Cher ami, qu'est-ce qu'on « vous » apprend maintenant à l'université ? Avec moi, vous n'auriez même pas réussi « un » certificat de licence.

Modenass était désolé :
­ Vous pensez que...
­ Je ne pense certainement pas que... Mais la réponse était évidente : le rapport entre Bergson et Bacon, c'est que leur noms commencent tous deux par un « B » !

Modenass toussa et reprit l'interview :
­ Peut-être pourrions-nous revenir à cette association...

Géniuk s'emporta :
­ Chaque chose en son temps, jeune homme ! Je parlais de ma femme Eva ­ maintenant je me souviens parfaitement ­ et de quoi au fait ?
­ D'un travail sur l'Espagne pour l'homme dont elle était la secrétaire si j'ai bien entendu, enfin quelque chose comme cela, expliquiez-vous.
­ Parfaitement exact. Comme disait Bertrand Russell ­ en anglais, mais je traduirai pour vous : « What ?... » J'ai oublié. Aucune importance. Dites-moi à propos : quelle différence entre Russell et Renan ?
­ Aucune. Leur noms commencent tous deux par un « R ».

Géniuk leva un oeil attristé vers le plafond.
­ Qu'est-ce qu'il faut pas entendre ! Enfin, passons. Donc en ce temps-là... Il était une fois, comme on dit... Dites-moi, au fait, vous avez en tête La morphologie du conte Vladimir Propp ?
­ J'ai travaillé sur le texte russe, répondit un peu inquiet Modenass.
­ C'est bien. Moi j'ai lu surtout la traduction anglaise. Où situez-vous notre entretien dans la classification de Propp pour les ouvertures de conte ? Pas les ouvertures de compte en banque ­ les ouvertures de « conte » :
« L'agresseur essaye d'obtenir des renseignements » ­ classe 4.
« L'agresseur reçoit des informations sur sa victime » ­ classe 5.
« L'agresseur tente de tromper sa victime pour s'emparer de ses biens » ­ classe 6.
« La victime se laisse tromper et aide son ennemi malgré elle » ­ classe 7.
Ou plutôt :
« Le héros subit une épreuve, un questionnaire, une attaque, etc. qui le préparent à la réception d'un objet ou d'un auxiliaire magique » ­ classe 12 ?

Modenass souriait en entendant le vieux maître.
Ça c'était le vrai Géniuk ! Pas celui qui parlait de l'amant de sa femme ou d'une association bizarre. Il s'apprêta à répondre, en déplaçant les choses quand même un peu, car il ne voyait pas où Géniuk voulait en venir. Il entama donc prudemment :
­ Je ferai une observation liminaire...
­ Vous ferez rien du tout ! Quel rapport entre votre observation et l'amant de ma deuxième femme ?

Vance Caines
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Martin Modenass secoua la tête. Le vieillard retombait dans le gâtisme. Il répondit à voix très basse :
­ C'est-à-dire que...
­ C'est-à-dire que rien du tout : à l'époque, il y avait de vrais amateurs de pickelfleish ! Ça vous semble étonnant ?
­ Non, pas du tout, dit Modenass résigné.
­ Eh bien « si », c'est étonnant. Quelqu'un qui connaît le pickelfleisch et qui veut que l'humanité entière puisse en manger, est un être curieux. Fermons la parenthèse. Qu'est-ce que je disais ?
­ Vous disiez que cette charcuterie, le pickelfleisch...
­ Pourquoi vous parlez de charcuterie ? Ça me donne soif.

Géniuk se leva avec peine de son fauteuil, fit quelques pas vers la bibliothèque en chêne sur sa droite, écarta des piles de livres qui se trouvaient devant les rayons du bas, se baissa, prit un ouvrage qu'il jeta par terre, mit la main au fond de la bibliothèque et en sortit une bouteille. Il but au goulot et se rassit tranquillement comme si de rien n'était. Il dit à Modenass qui s'était interrompu en le voyant se lever :
­ Ça va mieux. Je ne vous en offre pas. C'est du 96°, trop fort pour ceux qui n'en ont pas l'habitude. Bon, fermons la parenthèse. Ainsi, cette année-là...
­ Quelle année ? demanda Modenass, le stylo à la main.
­ Celle que vous voulez. De toute façon, qui attache de l'importance aux dates, sinon les imbéciles d'historiens ?
­ Mais justement, c'était votre formation première...
­ Ah oui ? Tiens, je ne m'en souvenais plus, dit Géniuk.

A ce moment, Modenass décida d'abréger. Il posa ce qui serait pour lui la dernière question :
­ Pourriez-vous, pour notre journal et ses lecteurs, m'indiquer ­ au fond ­ « ce qui » reste important pour vous aujourd'hui, à votre âge, avec le recul du temps ?

Géniuk ne répondit pas immédiatement. Son silence se prolongea quelques secondes, puis il demanda :
­ Sérieusement ?
­ Absolument sérieusement.
­ Eh bien, c'est de savoir avant de mourir ce qu'Eva trouvait à ce garçon !
­ Quel garçon ? bredouilla Modenass.
­ Le rouquin qui était trésorier de l'Association des amateurs de pickelfleisch universels. De qui d'autre voulez-vous qu'on parle ?

Modenass ferma son carnet, rangea son stylo mais laissa en marche le petit magnétophone qu'il avait posé sur le bureau au début de l'entretien. Il se renversa dans son fauteuil pour marquer qu'il s'agissait maintenant d'une question hors interview :
­ Bon, cher maître, dites-moi « en quoi » consistait cette association à laquelle vous attachez tant d'importance ? Il ne s'agissait quand même pas uniquement de favoriser un type de charcuterie à base de boeuf ?

Géniuk plissa les yeux de malice.
­ Vous êtes peut-être mieux que vous ne le paraissez. Il faut d'abord que vous acceptiez de croire à l'existence d'une pensée supérieure hors notre univers...

Modenass hocha la tête.
Géniuk poursuivit alors :
­ Imaginez, qu'après la guerre, des êtres venus « d'ail-leurs », comme on dit, aient résolu d'envoyer une mission sur notre terre. Et que pour ne pas éveiller l'attention, la mission ait pris ce nom d'Association des amateurs de pickelfleisch universels. Ils auraient pu prendre n'importe quel autre nom. Imaginez aussi qu'ils aient choisi de se faire aider par un petit terrien. Ils en firent leur homme de confiance pour les choses pratiques. Lui ignorait le but de la mission, qui était le sauvetage de l'humanité. Eux m'avaient convoqué comme d'autres de leurs correspondants. Je vins avec Eva que j'avais épousée après l'avoir rencontrée comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure. C'était dans leur local du boulevard de Sébastopol. Ils avaient fixé là leur siège social pour des raisons dont je ne me rappelle plus très bien. Ma femme, pendant que je traitais des affaires de l'humanité avec eux, resta dans la salle d'attente. Et ce rouquin qui ne servait à rien sinon à faire de la figuration et à s'occuper de la réception, s'est mis à lui parler, à lui faire du gringue. Allez savoir comment les femmes réagissent ! Elle partit avec lui. Voilà, vous savez tout ! Est-ce que vous n'auriez pas été en colère à ma place ?

Modenass hocha la tête à nouveau et cette fois débrancha le magnétophone. Le vieux Géniuk continua :
­ Là-dessus, « ils » virent qu'on ne pourrait jamais faire confiance à « tous » les Terriens. Ils renoncèrent à la mission et l'association fut dissoute. Depuis, les choses vont aussi mal sur terre qu'avant. Vous avez compris le sens de mon histoire ?

Martin Modenass se leva pour prendre congé du vieux maître, et dit le plus poliment qu'il put :
­ Tout à fait. J'ai parfaitement compris.

Géniuk se leva aussi pour le raccompagner jusqu'à la porte. Il insista en lui serrant la main :
­ Vous avez compris le sens de tout ça ? Vraiment ?
­ Oui, dit Modenass déjà dans l'escalier et ne pensant qu'à fuir.
­ Je n'en suis pas sûr, grommela Géniuk en fermant la porte.

Il mourut quelque temps après et jamais l'interview ne parut, bien entendu.


¤ Dernier ouvrage paru : Tango pour le cinquième acte, Flammarion.


Contacts© Le Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.