1979,
Sugarhill Gang : Rappers delight. Premier rap gravé sur vinyl. Dans une
cave, vers le port de Gennevilliers, je danse à contretemps, un pétard
à la main. Je fais tourner. C'est comme ça que je rencontre
Michael pour la première fois. Il espère que Farida va le ramener
sur sa 103.
Pour rentrer sur Argenteuil, nous galérons à pied. Michael a récupéré
le Rappers delight et le joue sur ma platine. Mon père a traîné
dans les caves de Saint-Germain-des-près; pour lui ce rap a les accents
du scat. Pour moi, c'est washabasha, tchatche martienne. Michael chope le swing,
la phonétique sonne onomatopée. Le rap est d'abord du son.
Michael était un fils de chef. Son père était resté
en Haïti. Sa mère, martiniquaise et infirmière, élevait
seule ses garçons, quelque part entre Saint-Denis et Nanterre. Michael était
d'ici, la banlieue, les gravats de Babel. Il savait d'où il venait
« Ma famille n'est pas arrivée aux Antilles avec la Croisière
s'amuse » et il a toujours su le fin mot de l'histoire «
Laisse venir tranquillement l'heure suivante, c'est peut-être la dernière
». Assertions ponctuées d'un rire rapide, sonore et entrainant.
C'est en 82, que Michael ma balancé sur ses platines The Message de
GrandMaster Flash and the Furious five. Deuxième tube rap mondial. Le
premier à faire le pont avec la longue complainte du peuple noir nord-américain.
« Don't push me cause I'm close to the edge/ I'm trying not to loose my
head/ It's like a jungle sometimes, it makes me wonder/ How I keep from going
under » ( Ne me pousse pas, j'suis au bord du gouffre, j'essaie de ne pas
perdre la tête, des fois ça ressemble à une jungle, et ça
m'étonne de voir comment je garde la tête hors de l'eau ). Sans The
Message, le rap n'aurait pas de sens.
C'était l'époque où les bandes n'étaient pas
encore qualifiées d'associations de malfaiteurs. Michael glissait des
Requins Vicieux aux Jalons, en fondu, des panthères noires aux
blanchettes. Il ne rappait pas encore. Il n'écrivait pas non plus. Il se
promenait, passerelle entre les mondes, avec pour tout passeport, tout bagage,
ses histoires. Toujours en route vers de nouvelles aventures.
Je l'ai vu un jour arriver à la rédaction de Métal
Hurlant, quelques bouteilles de rhum artisanal sous le bras. Hugo Pratt était
là. Ils fraternisèrent comme le font les voyageurs au long cours.
Les territoires arpentés par le trappeur urbain s'étendaient de la
capitale aux départements limitrophes et l'auteur de « La balade de
la mer salée » savait apprécier les contes du fer et du béton.
Le rhum et le temps ont fixés dans l'oubli ces instants entre chien et
loup; désolé de ne pas avoir le talent d'un mémorialiste.
C'est à la même époque que Michael m'entraîne dans
un concert de Jhonygo et Destroy Man. Ils sont les premiers à rapper en
français : « Hé! Négro ! C'est le nom qu'ils t'ont
donné dès le berceau. » La vie, la mort, entre les deux : la
survie. Le rap est l'expression de ce seul principe. Etre ou ne pas être,
une vieille histoire.
Michael n'a jamais pris le micro et n'a jamais oeuvré devant un
auditoire excédant trois ou quatre personnes. Il a toujours préféré
l'intimité du feu de camp. Que ce soit à la pointe de l'île
Saint-Louis lever de soleil en descente d'acide ou sur un bretelle
nanterrienne nuit pluvieuse en panne de voiture. « Héros
solitaire, herault solidaire, cool les mecs » répétait-il en
rigolant ; rien n'était jamais vraiment une galère avec Michael.
Il avait été portier de night-club et il était de ceux qui
tentaient, d'abord, de raisonner les ivrognes. Il a toujours cru en la puissance
de la parole.
J'ai beaucoup écouté Michael, sans jamais prendre conscience
de son sens de la scansion, du rythme. Ligne mélodique s'appuyant
nonchalamment sur les gongs de la ville et les réponses de ses compagnons
de route. Un chant invisible. Le mot à sa juste mesure. Sons et sens.
L'essence même du rap. Je ne crois pas que Michael se soit jamais prétendu
rappeur. Pourtant, il me disait : « Pour être un bon rappeur, il faut
du style. Pas de la frime et des manières. Du style. Chacun son style. Le
style est toi. Tu n'es pas là pour faire de belles phrases, tu es là
pour transmettre les mots justes. »
J'ai fini par dégager dans une forêt bretonne. Michel vit à
Paris, à proximité de la place Pigalle. Son téléphone
est coupé, il ne m'écrit pas, moi non plus. Il m'envoit des
cassettes de rap en français, derniers échos des vibrations de la
ville. Entre les morceaux choisis, il y a parfois sa voix : « On ne peut
pas faire taire les cigales. Mais les fourmis sont-elles devenues partageuses ?
». Le rap est une histoire d'espoir.