Le dernier défilé
par Marc Villard ¤
Mousselines, voiles, combinettes, le prêt-à-porter se fait transparent, les enchères sont ouvertes, l'année prochaine que restera-t-il à acheter ?
Jordi Lardanda
ELLES avancent, la gourme en sautoir, le coeur palpitant. Leurs yeux : un laser perforant l'espace virtuel. Leurs corps de hérons s'anamorphosent, leurs bouches ourlées promettent de la volupté au kilomètre. Leurs dresseurs Jean-Paul, Lolita, John, Sonia les ont déshabillées, dédrapant ces corps de craie. Car ici, au royaume de la sape, l'équarissage est programmé.
Cette année, tout le monde à poil. Contournant le porno bon enfant, les créateurs sombrent dans l'érotisme mutin, le déloquage suggestif. L'objet même du défilé n'est plus l'étoffe, la coupe, le drapé, mais la mariée mise à nu par ses célibataires, l'enfant déambulant dans un dancing techno.
Elles avancent. La soie se fend sur l'entrecuisse, la résille cravache les croupes, les seins jaillissent en pastèques blafardes, la hanche caracole lorgnant du côté des claques à morpions.
Des marionnettistes égarés manipulent ces corps debout. De boue. Ils en appellent à une lobotomie rédemptrice, une greffe miracle : les mains de Balenciaga et le cerveau de Christian Dior.
Ce qui est à l'oeuvre ici est bien l'intemporelle quête du mystère tapi sous le pelvis. Ce secret, ce gouffre, cette faille relevant de l'incommunicable. Oui, c'est encore ce néant, bloqué derrière ses lèvres, qui se refuse.
On parvient par des tours et détours à l'érotisme ultime, au boyau obscène qui nous livra, éperdus et hurlants de douleur, au soleil froid du premier jour. Elles avancent donc. Lisses, apprêtées. Elles ne savent pas. Personne ne leur a dit qu'un jour le boucher viendra. La viande à l'étal, le cri rouge des entrailles.
On leur a caché les fibromes, les ligatures, les hémorragies. Elles doivent sourire comme sur l'estrade du patronage, ce sont des petites filles qui contemplent, le regard dur, ce Christ éperdu : un gros garçon de six ans pleurant sur son hamburger.
Dans vingt jours, ces voiles impudiques, ces tissus lacérés, ces slips chipoteux, ces parures déchiquetées ne feront plus sens. Qui s'en soucie ?
Elles avancent vers la mort, vers le désastre avec, il faut l'avouer, un certain désenchantement. Comme si elles découvraient peu à peu un monde cruel managé par un docteur qui s'apprête à leur faire mal. Elles le lisent dans ses yeux. Comme quoi on aurait tort de les sous-estimer.
En coulisses, l'organdi s'essouffle, le taffetas vacille, la soie fibrille. Elles viendront aussi, leurs funérailles.