Des livres et des nigauds
par Stefan Liberski ¤
Pourquoi un livre réussit-il à vous séduire ?
Le désir n'explique pas tout.
Muzo
D'APRÈS Erri De Luca, Elias Canetti aurait écrit : « Celui qui me conseille un livre me l'arrache des mains, celui qui l'exalte me le gâte pour des années. »
Voilà une déclaration surprenante. Vexante pour qui aime parler des livres, les offrir, se les faire recommander, les défendre ou les éreinter, échanger titres, bonnes feuilles ou navets.
Elle ne devrait guère inciter en tout cas à conseiller Canetti. Je me souviens pourtant d'une émission déjà ancienne où Raphaël Sorin présentait Masse et Puissance comme le livre « le plus important du XXe siècle ». Outre que ce genre d'emphase fait toujours rire, je ne l'ai pas cru. Je ne suis pas allé vérifier.
Des années plus tard, cette citation donne en quelque sorte raison à Canetti, mais me conforte dans mon inconséquence. Allez savoir !
Par contre, le livre d'Erri De Luca où je l'ai pêchée m'a été conseillé par une amie. Je me suis empressé de le lire. L'intérêt que mon amie lui portait a éveillé le mien. Il a creusé une pente vers le livre. Et sans doute ai-je lu De Luca parce que je lui prêtais quelque chose du lien que j'ai avec elle.
Comment choisit-on ses lectures ? Pourquoi retient-on ce roman, cet essai, parmi tant d'autres qu'on ne lira jamais ? Qu'est-ce donc qui le rend désirable ?
Pour que naisse le désir d'un livre, le désir de le lire, il faut que je lui prête un savoir sur moi-même que j'ignore. C'est pourquoi le livre commence dès avant sa lecture.
Une lecture est toujours une rencontre. Et la rencontre n'est possible que si l'on accepte qu'elle soit imprévisible. N'importe quoi peut la susciter. Elle est accidentelle. Il n'y a ni règles ni passages réservés.
Au hasard : c'est un ami qui m'a parlé « d'Éloge de l'om-bre » de Tanizaki. Un autre m'a offert « Premier amour », de Beckett. Un au-tre encore raillait Beckett avec un tel acharnement que j'ai eu envie de le lire.
Je lis à peu près tout ce que mon entourage me conseille. Je le lui rends bien. Mais c'est à cause d'un entrefilet et d'une photo parus dans un magazine littéraire que je me suis rué sur Houellebecq. Pourquoi ? Qu'y avait-il dans les quelques lignes de son roman qu'en donnait l'article ? Je ne sais pas, et pourtant je savais. Je savais. Je savais qu'il suscitait chez moi cet appel de sens que je lui prêtais.
J'ai cherché Duteurtre dans toutes les librairies pour un titre qui m'enchantait : « Tout doit disparaître ».
Je m'arrête à certains livres pour leur couverture. J'en aime d'autres pour la raison indigne que j'ai une relation d'amitié avec leur auteur. Pire encore : j'ai lu Finkielkraut parce que je l'ai vu à la télévision !
Il est de bon ton, c'est même devenu un poncif lassant, de critiquer les émissions littéraires. Il va de soi que ces émissions sont avant tout de la télévision, c'est-à-dire de la publicité, du tourisme culturel, du consensus, tout ce qu'on voudra. Elles ont cependant un mérite : on y voit de temps en temps un écrivain. La télévision, n'en déplaise à certains, transmet de la présence, le corps d'un auteur, les inflexions de sa voix. Je l'avoue : voir la tête de Makine, l'entendre susurrer ses commentaires faussement modestes, m'ont évité la lecture du « Testament français ». La télévision m'a soustrait à ce devoir civique, et je lui en sais gré.
C'est odieux, criminel, infect, tout ce qu'on voudra. Mais la lecture est le dernier lieu irresponsable de la mauvaise foi, des parti-pris, de l'injustice flagrante, et des procès d'intention. Toute lecture est inavouable. Vice impuni, on ne croit pas si bien dire.
Autre poncif : celui de penser que tout cela n'a absolument rien à voir. Que seul le texte imprimé compte, que tout le reste ne sont que parasites, scories imaginaires, niaiseries de midinette, saintes-Beuveries. Cependant, on ne lit pas que les Classiques. Les Classiques ont passé l'épreuve du temps impur, ils sont un trésor dont on ne saurait se priver. Moi je veux encore entendre mon sale temps avec qui le vit là, maintenant. Sinon, comment expliquer qu'on délaisse Proust et Flaubert pour lire Sollers ?
Les modalités du crédit que je fais ou que je refuse à un écrivain sont infinies, obscures, irrationnelles.
Je me précipite avec une joie frénétique sur le moindre article de Philippe Murray, mais je suis incapable de lire une ligne de Vaclav Havel. Il n'y a rien à faire. Voilà pourtant un brave type, courageux, avec une brave moustache, qui a même invité Lou Reed à Prague à un moment où le monde entier l'observait. Mais c'est terrible : il ne me dit rien. Ses livres m'ennuient avant même de les ouvrir. Même chose pour Salman Rushdie, Eco ou Bobin. Leurs livres me tombent des mains. Cela ne marche pas. C'est une attitude navrante, je le sens bien. Mais encore une fois, si je ne lui prête rien, un livre n'est rien. C'est invérifiable. Inéluctable.
Un livre doit être pris dans un circuit de désirs. La lecture sans cette aspiration, sans cette attente, sans cette souffrance, cette jouissance, sans ce désir qui déborde le livre, est inutile, elle reste lettre morte. C'est pourquoi chacun de nous peut être un diffuseur, un passeur. Un traceur de sentiers dans la jungle des publications. Membre d'un réseau, d'une communauté irrepérables.
Je ne peux décidément pas comprendre l'ascétisme de Canetti. Je ne peux comprendre le livre désinfecté, désaffecté, pasteurisé, vidé de tout Autre. Pour lui et ce qui lui échappe ? Mais ce qui rend vivant les liens que nous pouvons nouer avec le monde, n'est-ce pas justement que l'essentiel nous en échappe ? Canetti et moi ne devons pas être de la même névrose.
Bien sûr, les grands engouements sont embarrassants. Ainsi, par exemple, on peut se demander pourquoi tout le monde s'est rué sur le livre d'une jeune fille en massepain rose, dont le visage France profonde était tout à coup dans les journaux ? C'est très mystérieux. Tout autant que de savoir pourquoi tout ceux qui autour de moi m'en parlent, connaissent très bien le sujet du livre, son titre et l'orthographe du nom de son auteur, mais ne l'ont pas lu. A la rigueur, ils l'admettent l'avoir feuilleté.
Sans doute y-a-t-il une fonction du livre qui s'apparente à celle du restaurant : il n'est pas nécessaire qu'il soit bon pour qu'on le fréquente. Manifestement, il n'est pas nécessaire d'avoir lu Truismes pour en parler. C'est un bienfait. Le signe d'une liberté qui, ailleurs, se fait rare. Je ne vois plus beaucoup d'endroit où l'on puisse ainsi l'éprouver. Que l'on doive acheter un livre puisque tout le monde l'achète, c'est déjà en soi une servitude minime, je veux bien mais enfin c'est une servitude. De là à ce qu'il faille le lire, il y a un pas radical qui n'est pas encore franchi.
Les Américains travaillent beaucoup, paraît-il, le champ du « capital temps libre » du consommateur. Aujourd'hui, c'est évident, qui perd son temps FAIT perdre de l'argent. On doit donc s'attendre à tout.
Profitons donc de l'insolente liberté du lecteur, avant que ne soit instauré le contrôle annuel des lectures avec instauration de quotas, et amendes à la clef pour qui n'aurait pas lu les auteurs primés, ou pas assez d'écrivains féminins, trop peu d'écrivains belges francophones, trop d'auteurs Blancs, morts etc. Dépêchons-nous. Ces mesures seront bientôt en vigueur.