Tutsis,
par François Thual ¤
en avant
toute !
Un conflit qui se déplace, mais des racines qui subsistent pour aller simplement germer ailleurs : l'Afrique est encore à feu et à sang. Quels sont les points de cristallisation des antagonismes ?
Christophe Corr
L'EXTENSION de la crise tutsie vers l'Est du Zaïre inquiète gravement les chancelleries et les organisations humanitaires, car il est à craindre de nouveaux massacres encore plus effroyables que ceux que nous avons connus au Rwanda et au Burundi ces dernières années. Devant cette menace, il est important de comprendre l'enjeu des Grands Lacs, dont la réactivation de la crise tutsie n'est qu'un des aspects.
Dans la géopolitique africaine, les Grands Lacs ont une double fonction : l'une, stratégique, car c'est dans cette région que prend sa source le Nil, avant d'irriguer le Soudan et l'Egypte. L'autre fonction est économique car à l'Ouest de cette région de Grands Lacs se trouve la riche région de Katanga, zone cuprifère, uranifère et diamantifère.
Deux objectifs stratégiques semblent se conjuguer dans cette crise. Le premier objectif est l'encerclement par l'Amérique et ses alliés du Soudan, réputé responsable de nombreux attentats. Le Soudan, au même titre que l'Iran, figure parmi les « ennemis » déclarés des Etats-Unis dans le mon-de arabe. En intervenant de concert avec l'Egypte, l'Arabie Saoudite, l'Erythrée, l'Ouganda et l'Ethiopie, l'Amérique renforce son encerclement du Soudan. En ce sens, son appui à la « poussée tutsie », qui a démarré en Ouganda en 1993 et s'est poursuivie au Rwanda et au Burundi en 1994, est un verrouillage supplémentaire de cet encerclement.
Le deuxième objectif stratégique du mouvement tutsi est de conforter sa poussée vers la zone des Grands Lacs africains et au-delà vers l'Ouest, vers le Zaïre. Ce pan-tutsisme semble devoir aujourd'hui s'étendre vers le Zaïre. Paradoxalement, cette poussée déstabilise le régime du Général Mobutu qui a toujours été pro-occidental. Mais aujourd'hui le Zaïre n'existe plus, il est la proie de sécessions régionales nombreuses et incontrôlées. C'est dans ce contexte que resurgit la vieille tentations séparatiste du Katanga. Dès l'indépendance du Zaïre, le Katanga, sous la direction de Tschombé, a essayé de faire sécession. L'origine de cette poussée sécessionniste réside dans le fait que le Katanga est la plus riche région minière de l'Afrique. Des tentatives de sécession se sont succédées depuis 1962. En 1977 à Kolwezi, en 1978 dans la même région, provoquant l'intervention des armées belges et française, ainsi que dans les années 84 et 85.
Aujourd'hui, l'enjeu est évident : créer un pays indépendant contrôlé par les multinationales. L'instrument en est simple : utiliser les rivalités ethniques en appuyant le futur régime sur une coalition des pays de la zone, contrôlée par les Tutsis (Ouganda, Rwanda, Burundi).
Ce nouvel épisode des guerres minières africaines, comme les précédentes, se sert des rivalités entre grandes ethnies africaines. Cependant, la crise qui émerge actuellement s'inscrit dans un contexte plus vaste qui n'est pas seulement celui de l'encerclement du Soudan et de la tentative de partition du Zaïre à des fins économico-stratégiques, il est aussi, cela est une hypothèse partagée par beaucoup d'experts, une tentative de réduire la présence française dans la zone.
Depuis trois ou quatre ans, le face-à-face franco-américain en Afrique, fait de rivalités économiques et stratégiques, n'a fait que s'accentuer. Aujourd'hui, la réactivation au conflit du Katanga, province qui, entre-temps, a changé de nom et qui s'appelle le Shaba, s'inscrit dans la rivalités d'influences majeures qui oppose Paris à Washington en Afrique. Ce conflit a été précédé il y a quelques semaines de dédarations véhémentes des autorités américaines sur la présence française en Afrique. Depuis longtemps, Washington nourrit l'idée d'une disparition des zones d'influence au bénéfice d'une vaste zone de coopération afro-américaine où la puissance outre-Atlantique pourrait s'exercer à travers trois têtes de ponts : la nouvelle Afrique du Sud, le Nigéria et le bloc des pays d'Afrique de l'est (Kenya, Ouganda et les pays de la Corne).
En cet automne 1996, les enjeux miniers, les rivalités ethniques et les confrontations des grandes puissances vont provoquer de nouvelles guerres et de nouveaux exodes. Derrière la préoccupation humanitaire et les indignations de l'opinion, dans le silence des états-majors et des chancelleries, se trame la mise en oeuvre de nouvelles stratégies mondiales. La politique américiane vis-à-vis du monde africain est simple : elle implique que les anciennes puissances française, anglaise, belge, voire italienne, soit renoncent à leurs prérogatives économiques, culturelles, diplomatiques, soit deviennent de simples composantes de la politique de la seule super-puissance. Cette clef de lecture peut paraître excessive, elle n'en demeure pas moins une hypothèse de travail qui permet de rendre compte des enjeux régionaux et des rivalités d'intérêts entre les pays occidentaux. Les « divergences de vue » entre Paris et Washington se retrouvent dans d'autres régions du monde, notamment dans le monde arabe ou encore dans l'analyse que fait Paris de la situation en Afghanistan, en Asie Centrale et au Caucase. Pour en revenir à la crise zaïroise, tout laisse présager qu'elle sera d'une grande violence et que des milliers d'êtres risquent d'y perdre la vie ou de devoir reprendre le chemin de l'exil.
En misant sur la grandeur passée de l'Empire tutsi d'avant la colonisation, certains milieux anglo-saxons ont créé un mouvement ethnique identitaire d'une formidable violence. En spéculant sur l'hypothétique création d'une nouvelle puissance tutsie au coeur de l'Afrique, on prend le risque non seulement de bains de sang, mais de destructions rapides de tout l'édifice précaire mis en place depuis quarante ans par la décolonisation européenne. L'exemple tutsi pourrait favoriser la remise en cause de quasiment toutes les frontières sur une base de revendications ethniques au service d'intérêts financiers qui ne sont pas forcément les meilleurs amis de l'Afrique.