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par
Enric Gonzales ¤ |
L'axe Paris-Berlin est la ligne directrice de l'Europe. Pour autant, les trajectoires des deux partenaires suivent des courbes économiques différentes. Analyse d'un décalage.
G. M. Zemborain
LE premier projet d'Union Monétaire européenne, le plan Werner, date de 1970. A l'époque, les économies françaises et allemandes étaient comparables. Dans les deux cas, le Produit Intérieur Brut évoluait entre 300 et 400 milliards de marks, et le Front Monétaire International pronostiquait qu'en dix ans la France surpasserait l'Allemagne. Les décades suivantes ont vu l'échec de ce pronostic. Actuellement, l'économie allemande dépasse 750 milliards de marks annuels alors que l'économie française languit au-dessus des 300 milliards. Les dévaluations du franc et la constante réévaluation du mark ne suffisent pas à expliquer ce décalage. Le fait est qu'en une génération la France a perdu la course. Elle s'est faite distancer en dépit de son travail et de ses richesses. Et en dépit de sa classe dirigeante, en théorie la mieux préparée d'Europe. Les enquêtes universitaires et professionnelles sur les élites françaises (politique, haute fonction publique, grandes entreprises) sont souvent impressionnantes à ce sujet et les membres de cette élite tentent de le démontrer à la moindre occasion. Reste que toute cette génération a vécu le regard fixé sur l'Allemagne.
A la crise de croissance, dont souffrent les pays européens, s'ajoute en France le martyre de la croissance asymétrique avec ledit « partenaire allemand ». La « question allemande », présume l'étranger, doit faire particulièrement mal, vu qu'on en parle très peu.
La technocratie dirigeante, élite administrative, s'indigne des dévaluations italiennes, de la tolérance des Hollandais en matière de drogue, des exportations agricoles espagnoles et de l'isolement britannique. Par contre, quand le mal vient de l'Allemagne politique monétaire intolérable, maladresse diplomatique dans les Balkans, ou autre chose on l'assume comme un désastre naturel, quelque chose que l'on doit encaisser comme une des vicissitudes de l'existence. La discrétion et la tolérance sont quasiment infinies. Si on spécule, dans un cénacle parisien, sur un possible changement de premier ministre, la question se pose tout naturellement de savoir si tel ou tel candidat serait « acceptable » pour les Allemands mais ces précautions ne sont pas réciproques. Lorsqu'il s'agit d'une affaire importante, l'Allemagne, en bonne logique, fait ce qui convient à l'Allemagne, donnant pour acquis que cela conviendra également à l'ensemble de l'Europe.
Le continent entier est donc confronté à la « question allemande ». S'arranger pour coexister avec un géant pose de sérieux problèmes et déconseille l'arrogance. Mais on a l'impression que la France, le pays le mieux placé pour parler ouvertement de la grande question géopolitique de cette fin de siècle, préfère se frapper la poitrine et faire son mea culpa. Il est courant de voir les peuples incriminer leurs dirigeants quand les choses vont mal, comme aujourd'hui, aussi bien à Nantes qu'à Milan ou Saint-Petersbourg. L'inverse est moins fréquent, à savoir que le pouvoir se plaigne des citoyens. Lorsqu'un technocrate français affirme que les difficultés économiques de l'hexagone sont dues « à une inflation trop élevée et à une dépense publique excessive », il ne dit pas tout. Lors d'un dîner privé, il dira plutôt que « la faute incombe aux Français, qui ne savent plus vivre sans subventions, protectionnisme et accumulation de droits qu'on n'est plus en mesure de payer ». Au dessert, le technocrate aura vidé son sac contre les syndicats français (tellement réactionnaires et prompts à la grève, à la grande différence des sages syndicats allemands, fiers et négociateurs) ; contre les entrepreneurs français (tellement mesquins et allergiques à la libre concurrence au lieu d'être laborieux et audacieux comme les petis entrepreneurs allemands), contre les intellectuels, la presse, les agriculteurs, les partis d'opposition, les incapables de son propre parti et, en général, contre tout ce qui bouge de ce côté du Rhin.
On a parfois l'impression que ce qui plairait réellement au technocrate français, ce serait de gérer le destin des Allemands. A son extase devant le phénomène allemand et à sa conviction que tout se passe bien sur l'autre rive du Rhin, se juxtapose une sensation d'étrangeté quand il se retrouve face à face avec les dirigeants germaniques. Il les trouve limités et insupportablement prosaïques. Le technocrate de Paris est déprimé, par exemple, à la pensée que la Bundesbank, nouvelle cathédrale de la seule vraie foi, soit gouvernée par d'obscurs conseillers régionaux, formés comme de modestes comptables dans des caisses d'épargne lointaines, et à peine capables d'émettre un discours digne de leur charge. Quelles grandes choses il ferait, lui, s'il pouvait gérer la Bundesbank ou le budget fédéral !
On a maintes fois parlé de la stratégie présumée de l'administration française face à l'Union Européenne, envisagée presque exclusivement à Paris comme une « union avec l'Allemagne ». L'attachement au franc fort et à la fusion (ou absorption) ultérieure seraient la base du projet : remettons l'économie française entre les mains des Allemands, pense le technocrate, et nous (bien préparés, cultivés, imbattables dans le maniement des subtilités administratives), nous chargerons de dominer ensuite les institutions. Ce n'est pas impossible. Ou alors la technocratie, par définition conservatrice et conformiste, a opté pour la capitulation devant le fait accompli et se limite à gérer ce qu'elle voit comme une réalité immuable. Le fait est qu'en Europe où la France a toujours joué un rôle de guide pour les autres et de plus en plus en politique intérieure française, le débat politique se rétrécit vers ce que certains appellent la « pensée unique » et fait place, non à l'autocritique et à la rénovation, mais à un mélange morbide d'orgueil blessé et d'auto-dénigrement. Il n'est question que d' « assainir » et de « tenir ses engagements ». Comme s'il fallait expier une faute ancienne. Un pays peut-il supporter longtemps une méfiance mutuelle entre administrateurs et administrés ? On peut en douter, et encore plus dans le pays étatiste et dirigiste par excellence. On croit percevoir dans l'air une certaine sensation de déroute, peut-être économique à cause de l'obsession allemande comme après 1875, on la subit mais on n'en parle qu'indirectement , peut-être sociale parce que le mécanisme de l'intégration ne fonctionne plus. Au pays de la parole, le débat se raréfie et les clichés et les ressassements se multiplient, ce qui ne fait qu'engendrer le désespoir et des tumeurs comme le lepénisme. Si l'Histoire peut enseigner quelque chose, il faut croire qu'un jour ou l'autre les Français vont se mettre à parler. Alors on entendra une véritable clameur.