Feu sur l'actualité
par Alexandre Astruc ¤
Il a accompagné la Nouvelle Vague et ne s'accomode pas de la nouvelle génération. Alexandre Astruc va encore se faire des ennemis. 30 ans après son fameux coup de gueule, le cinéaste réaffirme ses positions - poussièreuses ?
Cyril Mariaux
RIEN n'est plus irritant et affligeant pour l'esprit que cette furieuse manie qu'ont nos jeunes réalisateurs de s'emparer pour leurs films de ce qu'on appelle pudiquement, par un euphémisme que je réprouve, des faits de société.
Non que je veuille interdire à un réalisateur de prendre son bien où il le trouve : les sujets qui donnent naissance à l'oeuvre d'art sont infinis dans leur variété : Proust explore le domaine du « monde » comme Céline celui du mauvais chemin, mais leurs oeuvres sont strictement identiques par leur génie : un film peut très bien emprunter à Euripide comme Malraux s'est inspiré de la guerre d 'Espagne : les chemins de l'écriture sont infinis. Mais ce qui me choque, c'est de voir nos apprenti-sorciers se fabriquer une cuirasse de justicier, posant leur caméra sur les plus cruels problèmes - je déteste ce mot - que sont les exclus, les SDF ou la banlieue, non pas pour tenter de les résoudre ou même de les apaiser avec le recul qu'impose l'¦uvre d'art, mais au contraire, pour les multiplier ; ne pas dénoncer la violence qui les caractérise mais au contraire s'en réjouir en se drapant dans les défroques des droits de l'homme ou du justicier. Ce que je dénonce ici, à propos de l'exemple de la Haine, c'est la façon dont on s'empare de la chose, la banlieue par exemple, non pas pour réfuter cette violence, cette haine, mais au contraire l'amplifier et donner naissance à plusieurs générations d'incendiaires de voitures, de plastiqueurs, qui espèrent au bout du compte, eux aussi être encensés, pardonnés, filmés.
Aussi ne s'étonneront-t-ils pas, lorsqu'ils poussent la porte des salles obscures, de rencontrer à nouveau cet univers de damnés : des dealers, des agressions dans le métro, des lycéennes qui n'entôlent des quinquagénaires que pour les offrir aux canifs de leur ami : avec ces sujets, on vous bâcle vite un semblant d'histoire et le tour est joué.
En fait ce que le public réclame, mais il a oublié depuis longtemps, ce sont de belles et profondes histoires d'amour et de mort, des contes et des légendes, où la caméra joue son véritable rôle qui est de photographier la vérité vraie au delà du réel qu'elle appréhende, d'être comme le dit Mizoguchi, un regard agissant, un regard qui à son tour donne à voir, bref une fenêtre ouverte sur une réalité plus vraie que vraie. Les films de ce type abondent : je ne cite que ceux qui me viennent à l'esprit à la minute : les ¦uvres de Visconti, de John Ford, de Murnau, de Raoul Walsh qui, bien loin de s'enfermer dans une tour d'ivoire, sont descendus dans l'arène et se sont coltinés avec la plus dure des réalités. Réalités dont notre cinéma français, empêtré qu'il est dans un lyrisme à la Prévert, n'a jamais su donner une image vraie. C'est dans Les nus et les morts de Raoul Walsh qu'on voit cette scène étonnante, impossible dans un film français, d'un simple soldat tirant une balle dans la tête d'un adjudant borné. Je ferais remarquer également que c'est Stanley Kubrick, après Faulkner, qui dans Les chemins de la gloire, interdit en France bien entendu, a montré les mutineries de 17, leur répression, le désespoir de nos soldats.
Je ne voudrais pas qu'on me traite de passéiste, ni d'esprit réactionnaire. Il me suffit de citer deux films français, qui chacun à leur manière, illustrent d'une façon convaincante ce que à mes yeux devrait être le cinéma.
Je veux parler du Capitaine Conan de Bertrand Tavernier. Outre son attitude outragée et outrageante, la guerre est montrée avec son visage vrai : qui est un terrible jeu de massacre lié à la joie, ancestrale, d'exterminer son semblable et d'en tirer des motifs de satisfaction. Le second film qui me touche peut-être davantage est La servante amoureuse de Jean Touchet, d'après Goldoni, et joué par les comédiens du Théâtre français. En même temps qu'une illutration de mise en scène exemplaire, ce qui n'est pas étonnant de la part d'un critique scrupuleux vénérant Fritz Lang, Losey, Misoguchi, ce film est aussi la preuve par neuf de filmer une pièce de théâtre : c'est à dire de filmer le texte et non pas les acteur lisant le texte, par une approche raisonnée et patiente de ces mêmes comédiens. Ces deux films dans le désert de l'époque sont comme une note d'espoir : « le pire n'est jamais le plus sûr », comme le disait Claudel. Aussi entre La Haine et ses ersatz, je me permets de recommander ces deux films, c'est tout le mal que je souhaite à mes contemporains.