Carte postale



Histoire

par jacques de Decker ¤

belge

Un fait divers crapuleux soulève la Belgique. Indignés, les Belges attendent en silence les réactions d'un appareil judiciaire aveugle, peu habitué aux états d'âmes de ses administrés.


A.A.I.A.
A.A.I.A.


JE vous écris d'un pays lointain, planté comme un coin entre les Pays-Bas et la France, et qui fit d'ailleurs, en son temps, partie de l'une, d'abord, et des autres, ensuite, avant de décider de faire cavalier seul, il y a un peu plus d'un siècle et demi de cela.

Cette envie d'indépendance le prit un soir, au théâtre de la Monnaie, on était en 1830, le romantisme faisait rage, le nationalisme aussi. A l'autre bout de l'Europe, la Grèce avait été prise de la même fièvre, même que Lord Byron était allé prêter main forte à ses insurgés. A Bruxelles, la révolution se fit sans trop d'effusions de sang, le roi de Hollande se retira sans demander son reste, comme s'il ne voulait pas embarasser la France et l'Angleterre. Ils redoutaient, il faut dire, un assemblage qui promettait d'être performant en ce dix-neuvième siècle qui verrait l'expansion du colonialisme, deux activités où les Bataves et les Belges surent y faire... Leurs réussites cumulées auraient, de fait, été encombrantes, ce qui justifia a posteriori le bien-fondé de l'analyse franco-britannique.

La Belgique en fut donc quitte pour se débrouiller toute seule. Elle se mitonna une Constitution moderniste, très habile pour son temps, qui servit d'ailleurs souvent de modèle au cours de ce XIXème siècle si fécond en pays nouveaux. Et, sur le plan économique, l'addition de sa position géographique des plus favorables et de la richesse de son sous-sol minier fit de ce territoire souvent comparé à un mouchoir de poche, l'une des premières puissances mondiales de la fin du siècle dernier...

Tout cela lui forgea une certitude tranquille de ses vertus élémentaires : le bon sens, le réalisme, l'indifférence aux dernières questions, un art de vivre fondé sur la jouissance des bienfaits de ce bas-monde et une confiance sans réserve dans une providence qui devait garantir aux Belges, lorsqu'ils auraient savouré les satisfactions terrestres, un confortable aller simple vers l'au-delà. Une béatitude que leur promettaient du reste leurs autorités, de la monarchie qu'ils avaient vite fait de sanctifier aux petits vicaires de villages, maîtres à penser, demeurés incontestés, puisque la Révolution, la grande, n'avait pas atteint ces territoires aux ciels trop bas pour que les Lumières les éclairent.

Quoique l'on dise, la Belgique a très longtemps fonctionné sur ces petites certitudes sans ombre : c'est ce qui lui a fait garder si longtemps une impavide bonne conscience. Allergique aux grands débats, elle répondit avec un pragmatisme sans faille aux délicates questions qui jalonnèrent son histoire. La communauté flamande, dont la classe dominante bafouait avec une totale inconscience les droits, se mit-elle à réclamer réparation ? On lui accorda ce qu'elle réclamait sans pour autant changer ses habitudes : un francophone belge doute encore bien souvent de la réelle valeur culturelle de la langue néerlandaise. Un roi avait-il failli à sa tâche en manifestant trop peu de fermeté à l'égard de l'occupant ? On lui fit entendre qu'il ferait mieux de céder la place à son fils, sans se soucier que le jeune homme n'avait qu'à peine vingt ans (à l'inverse, lorsque celui-ci, au bout de quarante-deux ans de service, décéda, on estima son neveu, pourtant destiné à la tâche, trop jeune pour lui succéder). La colonie africaine manifesta-t-elle, à la fin des années cinquante, le désir de secouer son joug ? On lui ouvrit les voies de l'autonomie, en s'assurant dans le même temps que les intérêts des investisseurs n'étaient pas compromis. Et comme les crises se réglaient, la Belgique se sentait à chaque fois confirmée dans l'idée qu'elle détenait le brevet de l'Histoire sans douleur... Les hommes de pouvoir en déduisirent bien vite que ce pays se gouvernait comme une entreprise, qu'on pouvait le réorganiser à sa guise, que les citoyens de toutes manières s'en désintéressaient.

C'est ce qui s'est produit au cours des vingt dernières années. Les décideurs politiques furent pris d'une sorte de rage institutionnelle, encouragés en cela par un climat général d'incertitude sociale. Eux au moins, en inventant de nouvelles structures, en démultipliant les gouvernements et les assemblées, en se dotant d'une telle quantité de postes ministériels que la France, en proportion, compterait près de quatre cent ministres, créaient de l'emploi ! En Wallonie, un salarié sur deux est un employé direct ou indirect de l'Etat, qu'il soit fonctionnaire, attaché de cabinet, chauffeur de notables sous contrat, balayeuse intérimaire dans l'administration, gardien de musée ou vestiairiste à l'opéra... Comme au surplus, les sélections à ces postes, qu'ils soient de haute responsabilité ou non, se fondent davantage sur la possession d'une carte de parti politique que sur la preuve de compétences, ce système tourne le plus souvent dans le vide.

On ne travaille pas, on s'occupe, ou l'on fait semblant. Celui ou celle qui, dans cet environnement, a vraiment la passion de ce qu'il fait, et s'y investit réellement, s'expose vite à la désapprobation de son entourage. Ce dont la Belgique vient de se rendre compte tragiquement. Le retentissement énorme de l'enlèvement et du meurtre des petites Julie et Melissa et des autres victimes de la bande à Dutroux s'explique par cet état de fait. Dans aucun autre pays, un fait-divers, certes d'une boulversante cruauté, n'aurait ébranlé, comme il est en train de le faire, les bases mêmes d'un pays. Partout ailleurs, tout l'opprobre se serait focalisé sur le coupable et ses complices. Ici, le sentiment général traduit moins l'horreur devant les méfaits commis que la révolte devant l'incapacité de les surveiller et de les endiguer.

Les révélations qui se succèdent jour après jour sur les manquements coupables de la police et de la justice dans les recherches des petites victimes, que leurs parents n'ont cessé de réclamer, avec l'appui de l'opinion publique et d'une partie de la presse, sont accablantes pour un appareil judiciaire qui était l'un des derniers domaines demeurés nationaux , ou fédéraux, pour employer la nouvelle terminologie, qui n'avait donc pas été confié, au terme de la réforme de l'Etat, aux pouvoirs régionaux. Dans le formidable mouvement de ras-le-bol de la population qui s'est exprimé dans la gigantesque Marche Blanche du 20 octobre et qui s'est bien gardé de brandir slogans et banderoles, qu'il faut donc tenter de déchiffrer comme un test de Rorsbach, il y a un message que les politiques ne voudront pas recevoir. Les citoyens sont descendus dans les rues pour dire très clairement qu'un pays, qui croit qu'il peut s'administrer comme si le Mal n'existait pas faillit fondamentalement à sa tâche. Ils furent 400 000 à dire cela en silence ­ cela signifie que l'ont eût été plus de deux millions à Paris, de dix millions à Washington ­, et les seules réponses qu'ils ont reçues du premier ministre se limitèrent à quelques réformes de procédure et à la création d'un éventuel centre semi-privé de recherche des enfants perdus...

Quelques jours auparavant, un juge, du nom de Connerotte, avait été dessaisi de son enquête, parce qu'il avait, le jour de son mariage, quitté durant quelques heures son épouse pour participer à un repas de bienfaisance organisé par le comité de soutien aux parents des victimes. Cette mesure-là, qui illustre le réflexe de rejet du zèle évoqué plus haut, reste en travers de la gorge d'une population entière, qui en est à se demander si cet inoffensif mouchoir de poche n'est pas en train de se transformer en garrot.
Et si la Belgique bonhomme et débonnaire n'est pas seulement la façade rassurante d'un piège étatique effrayant. Je vous écris d'un pays lointain...


¤ Critique littéraire au Soir. Ecrivain
Derniers ouvragesparus : le Ventre de la baleine, Labor.
En lisant, en écoutant, Luce Wilquin Editrice. Karmann Blues, Gallimard.


Contacts© Le Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.