Sylvana Lorenz

Art contemporain



L'art et l'argent en ménage

par Sylvana Lorenz ¤



Les relations ambiguës entre une galeriste, experte en art contemporain, et quelques amateurs d'art...

Ou comment attirer l'attention des marchands et devenir collectionneur aujourd'hui.


Maja
maja


MARCHANDE d'art, c'est ce qui est écrit sur mon passeport. Ça sonne comme marchande d'armes. A tous les coups le douanier lève le nez d'un air suspect : « contrôle des bagages! » Il y a une odeur de trafic, de magouille. L'art et l'argent en ménage, c'est forcément suspect.

Et pourtant, il ne s'agit que de vendre. Pas de bazookas dans l'affaire, juste de l'art.
Et vendre, c'est pas de la tarte.

Et puis vendre à qui d'abord ? Aux présumés collectionneurs qui s'intéressent aux oeuvres conceptuelles, à de la merde en boîte signée Manzoni, à une pelle accrochée à un mur, signée Joseph Beuys ? Ça les fait rire les collectionneurs présumés. Ils sont sceptiques. Ils doutent : « Ces qui ces gugusses?... Mon fils pourrait faire pareil !... Je me demande pourquoi je me fais encore chier dans mon bureau, alors que dans une boîte, ça vaudrait de l'or... Tu te fous de la gueule du monde avec ton art Conceptuel... »

Moi aussi, ça me fait rigoler. En quinze années de sacerdoce et de prêche dans le désert, j'ai eu parfois l'immense satisfaction d'en véroler plus d'un ! Pour le plus grand bien de l'humanité bien sûr, en tous les cas à mon sens. « Non mais, tu ne vas pa nous faire croire que tu y crois ? » Non, évidemment. Ça fait juste quinze ans que je consacre mon unique et précieuse existence à faire n'importe quoi, pour le plaisir ! Pourtant, je sais de quoi je parle ! Ils feraient mieux de me suivre ces collectionneurs présumés, suivre la marche en avant de l'histoire de l'art, celle à laquelle je crois.

Mais pour coller à son époque, il faudrait déjà savoir ce qui s'est passé en art depuis la découverte des peintures des grottes de Lascaux. Oublions ça, je n'ai pas le temps, il faut que l'argent rentre tout de suite. A moi de leur faire faire le grand saut ! Ils me remercieront un jour, tous, sans exception !

Alors je me mets à étudier le spécimen que j'ai en face de moi. Il faut qu'il remplisse certaines conditions :

Si le spécimen remplit ces trois conditions, alors le marchand peut intervenir. Comment ? Mais par la séduction bien sûr ! Former un collectionneur est un travail qui passe par le miel de la séduction. Vendre de l'art n'est pas n'importe quel business. Il faut y mêler une grande part d'affectivité, soit dans la relation au marchand, soit dans la relation à l'objet ou vice versa...
Combien de fois n'avez vous rien acheté parce que la gueule du vendeur ne vous revenait pas ? Et combien de fois avez-vous acheté un objet dont vous n'aviez aucun besoin, tout simplement parce que vous avez été ému par le sourire de la vendeuse ou par son cul?

Vendre avec son cul est par ailleurs une expression très populaire qui a le mérite de bien vouloir dire ce qu'elle veut dire, même si le mot « cul » est à prendre au sens très large du terme ou très éloigné. « Tu veux chéri que je te montre mon César ou préfères-tu faire connaissance avec mon Wharol ? » Est-ce bien sérieux ?

Pourtant, tant que le monde sera monde, il sera mené par le sexe et l'argent, heureusement mariés dans le monde de l'art.
Séduire demande de la beauté, de l'intelligence, de l'humour, du savoir-faire, de la culture et que sais-je encore. Il faut appartenir à la race des grands et des généreux, donner sans compter : flatteries à la truelle, invitations très mondaines, présence enveloppante, minauderies en tout genre pour forcer l'autre à céder comme si c'était une question de vie et de mort, lui offrir le prestigieux privilège de donner son argent aux artistes, commissaires-priseurs, galeristes.

Il faut obtenir de l'autre les moyens de sa propre subsistance et ainsi de pouvoir continuer à le vampiriser, sans qu'il s'en aperçoive. Mais je ne suis pas sérieuse... Je fantasme !


¤ Galeriste.


Contacts© Le Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.